Sorolla, sombre pinceau
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Célébré pour ses scènes éclatantes de lumière et ses plages méditerranéennes ensoleillées, Joaquín Sorolla (1863‑1923), peintre espagnol originaire de Valence, est aussi un artiste engagé dans la représentation des réalités sociales de son temps. Avant de devenir le "peintre de la lumière", il passe par une phase de réalisme social sombre et engagé, plongeant son pinceau dans les zones sombres de la vie populaire, révélant la dureté du quotidien des pêcheurs, des femmes marginalisées et des travailleurs anonymes.

"L’autre Marguerite" (1892) en est un exemple significatif. Une jeune femme en robe sombre est assise dans un wagon de train. Tête baissée, les mains jointes et enchaînées, elle est surveillée par deux gardes civils, dont l’un est armé. Le sac, seule touche vive, contient ses derniers biens, témoignage de sa misère. Les tons bruns et noirs, mélancoliques, relevés par l’orange discret de son sac, procurent une sensation d’enfermement. S’inspirant d’une scène similaire, réelle, avec une femme accusée d’infanticide observée dans un train de 3ème classe, le peintre livre une scène poignante.

Le titre du tableau renverrait-il à la figure littéraire de Margarita, héroïne tragique (de Goethe) séduite par Faust, tombant enceinte hors mariage, tuant son enfant et finissant condamnée ? Ou alors, ne ferait-il pas référence à la terrible situation des enfants illégitimes en Espagne ? En effet, le pays connaît une forte stigmatisation des naissances hors mariage, perçues comme une faute morale grave, une atteinte directe à l’ordre moral et à l’honneur familial.

Les enfants illégitimes sont fréquemment abandonnés dans des institutions permettant d’y déposer anonymement un nourrisson. Ils proviennent de mères pauvres ou isolées, rejetées par leur famille, incapables d’assumer la charge sociale et économique d’un enfant illégitime. Dans certaines régions, l’existence de ces institutions, même si la mortalité y est très élevée, augmente les abandons.
L’infanticide devient un phénomène suffisamment répandu pour être intégré au Code pénal de 1822. Celui-ci le définit comme un "délit d’honneur" : il s’agit d’un traitement pénal particulier, plus clément que pour un homicide ordinaire, appliqué aux femmes “honnêtes” qui tuent leur nouveau-né pour préserver leur réputation après une grossesse illégitime due à la séduction, la tromperie ou le viol.

"Traite des blanches" (1894) est aussi typique de cette époque, Sorolla abordant alors le thème de la prostitution : des femmes habillées en paysannes sont surveillées par leur maquerelle, vêtue de noir, vigilante. 

"Triste héritage" (1899), un des derniers tableaux de sa phase réalisme social, représente une scène de la plage du Cabañal à Valence. Au centre, un enfant est mis en évidence. Il se déplace difficilement sur des béquilles, séquelles de la poliomyélite, maladie très fréquente et très contagieuse, produisant de graves déformations de l'appareil locomoteur.

Voici comment Sorolla décrit sa création : "Un jour, absorbé par l'une de mes études sur la pêche valencienne, j'aperçus au loin plusieurs garçons nus dans l'eau, et sur le rivage, veillant sur eux, la silhouette robuste d'un moine. Il me sembla qu'il s'agissait des patients de l'hôpital San Juan de Dios, les plus misérables parias de la société : les aveugles, les fous, les estropiés et les lépreux. Je ne saurais vous dire à quel point ils m'émouvèrent, à tel point que je n'hésitai pas à obtenir l'autorisation de travailler sur place, et c'est là, au bord de l'eau, que je réalisai mon œuvre".

Confronté à la misère humaine, la maladie infantile et sa propre sensibilité, c’est l’un des rares tableaux où il met autant de douleur que de lumière. Présenté à l'Exposition universelle de Paris de 1900, il y gagne le Grand Prix. En 1901 il obtient la médaille d'honneur de l'Exposition nationale des beaux-arts d'Espagne.

Dans les années 1900, le peintre revient à une vision idéalisée et optimiste. Sa peinture lumineuse, exaltant plages, mer, enfants et scènes de loisirs lui apporte le succès ! Il faut bien gagner sa... croûte.


Pour les yeux :

La Collection Bemberg, à Toulouse, présente, jusqu’au 13 septembre, l’exposition "Joaquín Sorolla, maître de la lumière" mettant à l'honneur le peintre espagnol.

Le Musée Sorolla, à Madrid, conserve l’ambiance originale de la demeure et l’atelier du peintre espagnol Joaquín Sorolla et détient la plus riche collection de ses œuvres. Le Musée du Prado, à Madrid, possède un bel échantillon de ses tableaux.

Pour aller plus loin :

Surnommé "le maître de la lumière", Joaquín Sorolla est célèbre pour ses scènes baignées de soleil. Guide "Sorolla maître de la lumière" de l’exposition à la Collection Bemberg.

Très beau livre Sorolla - Les Chefs-d'œuvre, étude des meilleures œuvres, contenant 100 chefs d'oeuvre de Joaquín Sorolla (1863-1923). Un indispensable pour ceux qui apprécient sa palette.    

Un livre à petit coût, Sorolla, permettant de plonger dans l'univers de Joaquín Sorolla, maître espagnol de la couleur et du mouvement, à travers une monographie richement illustrée, où chaque tableau raconte une histoire.


Tableaux de Sorolla :

 - "Traite des blanches" (1894), Musée Sorolla, Madrid 
 - "L’autre Marguerite" (1892), Mildred Lane Kemper Art Museum, St Louis, Missouri, Etats-Unis
 - "Triste héritage" (1899), Fundación Bancaja, Valence, Espagne


Belle lumière !


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