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Nègres brésiliens mis aux ceps, vers 1830, de Jean Baptiste Debret (1768-1848), Collection Itaú Cultural, Sao Paulo
Le
12 mai 2026,
En 2001, il y a 25 ans, la
loi Taubira déclare officiellement que la traite atlantique et l’esclavage
constituent des crimes contre l’humanité. Le 10 mai est, depuis 2006, la
journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition.
Mais quittons la France, et retrouvons-nous très loin... au Brésil.
Novembre 1807. Napoléon débarque au Portugal. Pour éviter de tomber entre ses mains, le prince régent Jean (le futur Jean VI) embarque toute la cour, direction Rio de Janeiro. En 1808, la ville brésilienne se retrouve propulsée capitale du royaume du Portugal et du Brésil. Situation totalement inédite !
Mars 1816, Rio de Janeiro, où la cour se trouve toujours. Jean VI invite la Mission artistique française. S’y trouve Jean‑Baptiste Debret (1768-1848), pensant venir illustrer la vie de cour et les fêtes impériales... et qui se retrouve face à une brutale société esclavagiste. Ancien bonapartiste n’ayant plus guère le vent en poupe en France, élève de Jacques-Louis David, esprit curieux, fin observateur du quotidien, loin des salons officiels il dessine la société brésilienne.
Le Brésil est alors l’un des centres majeurs de la traite atlantique. L’économie repose largement sur le travail forcé, dans les plantations, les exploitations minières et les métiers des villes. Près de la moitié de la population est composée d’esclaves. L’esclavage est bien visible, intégré au quotidien, violent et cruel, sans espoir.
Ce qui distingue le travail de Debret, c’est la variété des thèmes abordés. Il illustre les colons ainsi que les Indiens et les esclaves, ceux-ci étant au travail dans les champs, les ateliers et les maisons, mais aussi dans des moments de vie plus intime, lors des fêtes, des rassemblements religieux ou des rites funéraires. Il montre la pluralité des origines africaines, portant une attention particulière aux vêtements, aux gestes et aux visages. Ses dessins révèlent la brutalité du système. En voici quelques exemples :
- le dîner d’un couple blanc servi et éventé par des esclaves, où, à terre, des petits enfants noirs, nus, sont nourris tels des chiots,
- des esclaves lavant le linge à la rivière, sous le soleil brûlant,
- des marchandes ambulantes, comme cette triste vendeuse de noix de cajou, dont le revenu appartient au maître. Elle est sujette au "banzo", terme brésilien d’origine angolaise, pour désigner la nostalgie des esclaves nés en Afrique,
- un acheteur blanc inspecte les dents d’un homme au marché aux esclaves, où les passants indifférents démontrent à quel point l’esclavage est intégré à la vie quotidienne,
- mais aussi des châtiments publics, comme :
- ces "Nègres brésiliens mis aux ceps", hommes noirs immobilisés dans un dispositif de bois, les ceps, instrument de punition usuel au Brésil,
- ou ce "Contremaître punissant un esclave" sur une plantation : l’esclave est nu, replié sur lui-même, complètement entravé, ne pouvant bouger, fouetté et humilié,
- ou encore cette "Exécution d’un châtiment par le fouet", la sentence est exécutée par un autre esclave, lui-même enchaîné, mais "privilégié" et le bourreau des autres. Les punitions sont appliquées sur la place publique afin de dissuader les autres esclaves de fuir,
- et enfin cet esclave et son masque de fer subissant le châtiment extrême réservé aux esclaves fuyards.
L’œuvre majeure de Debret, "Voyage pittoresque et historique au Brésil", publiée en 1840 à son retour, mélange d’art et d’ethnographie, a peu de succès en Europe. Il n’y condamne pas explicitement l’esclavage — il reste un homme de son temps — mais son regard est souvent critique, parfois ironique. Il y met également en avant les stratégies de résistance, la solidarité entre esclaves et leur capacité à préserver une identité culturelle malgré l’oppression.
Debret, quasiment inconnu de nos jours en France, est célèbre et source d'inspiration au Brésil où il est considéré comme l’un des principaux témoins visuels de la formation du pays au 19e siècle. Son œuvre rappelle que l’art est un outil de mémoire, et qu’un peintre peut devenir, presque malgré lui, un précieux chroniqueur pour les générations suivantes.
En 1888, la Loi Áurea abolit (enfin) l’esclavage au Brésil, dernier pays des Amériques à y renoncer, sans offrir de compensation aux anciens esclaves, et ouvrant une nouvelle lutte pour la population noire.
Quelques sorties en lien avec l’esclavage :
Le Musée d’Histoire de Nantes, ainsi que son Mémorial, la Maison de la Négritude et des Droits de l'Homme de Champagney, le Musée du Nouveau Monde à la Rochelle, le Musée d'Aquitaine à Bordeaux, le Musée d’Art et d’Histoire du Havre, ainsi que le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, entre autres, mettent en lumière, dans leurs collections, la traite atlantique et l’esclavage.
L’Institut du Monde Arabe, jusqu’au 19 juillet, propose, à travers un large éventail d'œuvres d'art étonnantes, une exposition explorant une histoire méconnue : celle des musulmans et chrétiens réduits en esclavage des deux côtés de la Méditerranée, pendant plus de trois siècles.
Le Musée international de l'esclavage, situé à Liverpool, est consacré à l'histoire et à l'héritage de la traite transatlantique des esclaves. Il comprend trois galeries principales présentant la vie des populations d'Afrique de l'Ouest, leur asservissement et leur lutte continue pour la liberté.
Le Musée de l'Esclavage, situé à Belo Vale, au Brésil, est le plus complet d'Amérique latine et le seul au Brésil entièrement consacré à l'esclavage.
Pour en savoir plus sur Debret :
Durant un long séjour (1815-1831), Debret produit plusieurs centaines de dessins et aquarelles sur le Brésil. À son retour, il publie Voyage pittoresque et historique au Brésil, source iconographique et littéraire fondatrice, contemporaine de la naissance de la nation brésilienne.
Debret brosse le portrait ides populations formant le Brésil. Deux siècles plus tard, des artistes brésiliens se les réapproprient. Les œuvres produites dans Le Brésil illustré - L'héritage postcolonial de Jean-Baptiste Debret posent la question complexe de la confrontation avec l'archive coloniale...
Debret accumule croquis et aquarelles, constituant un témoignage irremplaçable sur Les Indiens du Brésil : la beauté plastique ou l'aspect terrible des Coroados, des Puris, des Botocudos, des Tupis, des Guaranis… De même, il peint et décrit le Rio de Janeiro, la ville métisse du 19e siècle.
Et se divertir en lisant :
1755, un tremblement de terre ravage Lisbonne. On fait alors appel à Dom Cristiano da Fonseca. Zumbi, fils d’esclave, veut faire fortune dans l’or et des diamants à Ouro Preto, au Brésil. Au fil de leurs aventures, dans Pour tout l'or du Brésil de Jean-Paul Delfino, les deux hommes se croisent...
17e siècle. Forêt brésilienne, des dizaines de milliers d'esclaves fugitifs sont regroupés autour de Zumbi dans le quilombo de Palmares. Dandara, sa compagne, féministe avant l'heure, est avide de justice et de liberté. Jarid Arraes, dans Dandara et les esclaves libres écrit son histoire...
La mémoire comme devoir !
Novembre 1807. Napoléon débarque au Portugal. Pour éviter de tomber entre ses mains, le prince régent Jean (le futur Jean VI) embarque toute la cour, direction Rio de Janeiro. En 1808, la ville brésilienne se retrouve propulsée capitale du royaume du Portugal et du Brésil. Situation totalement inédite !
Mars 1816, Rio de Janeiro, où la cour se trouve toujours. Jean VI invite la Mission artistique française. S’y trouve Jean‑Baptiste Debret (1768-1848), pensant venir illustrer la vie de cour et les fêtes impériales... et qui se retrouve face à une brutale société esclavagiste. Ancien bonapartiste n’ayant plus guère le vent en poupe en France, élève de Jacques-Louis David, esprit curieux, fin observateur du quotidien, loin des salons officiels il dessine la société brésilienne.
Le Brésil est alors l’un des centres majeurs de la traite atlantique. L’économie repose largement sur le travail forcé, dans les plantations, les exploitations minières et les métiers des villes. Près de la moitié de la population est composée d’esclaves. L’esclavage est bien visible, intégré au quotidien, violent et cruel, sans espoir.
Ce qui distingue le travail de Debret, c’est la variété des thèmes abordés. Il illustre les colons ainsi que les Indiens et les esclaves, ceux-ci étant au travail dans les champs, les ateliers et les maisons, mais aussi dans des moments de vie plus intime, lors des fêtes, des rassemblements religieux ou des rites funéraires. Il montre la pluralité des origines africaines, portant une attention particulière aux vêtements, aux gestes et aux visages. Ses dessins révèlent la brutalité du système. En voici quelques exemples :
- le dîner d’un couple blanc servi et éventé par des esclaves, où, à terre, des petits enfants noirs, nus, sont nourris tels des chiots,
- des esclaves lavant le linge à la rivière, sous le soleil brûlant,
- des marchandes ambulantes, comme cette triste vendeuse de noix de cajou, dont le revenu appartient au maître. Elle est sujette au "banzo", terme brésilien d’origine angolaise, pour désigner la nostalgie des esclaves nés en Afrique,
- un acheteur blanc inspecte les dents d’un homme au marché aux esclaves, où les passants indifférents démontrent à quel point l’esclavage est intégré à la vie quotidienne,
- mais aussi des châtiments publics, comme :
- ces "Nègres brésiliens mis aux ceps", hommes noirs immobilisés dans un dispositif de bois, les ceps, instrument de punition usuel au Brésil,
- ou ce "Contremaître punissant un esclave" sur une plantation : l’esclave est nu, replié sur lui-même, complètement entravé, ne pouvant bouger, fouetté et humilié,
- ou encore cette "Exécution d’un châtiment par le fouet", la sentence est exécutée par un autre esclave, lui-même enchaîné, mais "privilégié" et le bourreau des autres. Les punitions sont appliquées sur la place publique afin de dissuader les autres esclaves de fuir,
- et enfin cet esclave et son masque de fer subissant le châtiment extrême réservé aux esclaves fuyards.
L’œuvre majeure de Debret, "Voyage pittoresque et historique au Brésil", publiée en 1840 à son retour, mélange d’art et d’ethnographie, a peu de succès en Europe. Il n’y condamne pas explicitement l’esclavage — il reste un homme de son temps — mais son regard est souvent critique, parfois ironique. Il y met également en avant les stratégies de résistance, la solidarité entre esclaves et leur capacité à préserver une identité culturelle malgré l’oppression.
Debret, quasiment inconnu de nos jours en France, est célèbre et source d'inspiration au Brésil où il est considéré comme l’un des principaux témoins visuels de la formation du pays au 19e siècle. Son œuvre rappelle que l’art est un outil de mémoire, et qu’un peintre peut devenir, presque malgré lui, un précieux chroniqueur pour les générations suivantes.
En 1888, la Loi Áurea abolit (enfin) l’esclavage au Brésil, dernier pays des Amériques à y renoncer, sans offrir de compensation aux anciens esclaves, et ouvrant une nouvelle lutte pour la population noire.
Quelques sorties en lien avec l’esclavage :
Le Musée d’Histoire de Nantes, ainsi que son Mémorial, la Maison de la Négritude et des Droits de l'Homme de Champagney, le Musée du Nouveau Monde à la Rochelle, le Musée d'Aquitaine à Bordeaux, le Musée d’Art et d’Histoire du Havre, ainsi que le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, entre autres, mettent en lumière, dans leurs collections, la traite atlantique et l’esclavage.
L’Institut du Monde Arabe, jusqu’au 19 juillet, propose, à travers un large éventail d'œuvres d'art étonnantes, une exposition explorant une histoire méconnue : celle des musulmans et chrétiens réduits en esclavage des deux côtés de la Méditerranée, pendant plus de trois siècles.
Le Musée international de l'esclavage, situé à Liverpool, est consacré à l'histoire et à l'héritage de la traite transatlantique des esclaves. Il comprend trois galeries principales présentant la vie des populations d'Afrique de l'Ouest, leur asservissement et leur lutte continue pour la liberté.
Le Musée de l'Esclavage, situé à Belo Vale, au Brésil, est le plus complet d'Amérique latine et le seul au Brésil entièrement consacré à l'esclavage.
Pour en savoir plus sur Debret :
Durant un long séjour (1815-1831), Debret produit plusieurs centaines de dessins et aquarelles sur le Brésil. À son retour, il publie Voyage pittoresque et historique au Brésil, source iconographique et littéraire fondatrice, contemporaine de la naissance de la nation brésilienne.
Debret brosse le portrait ides populations formant le Brésil. Deux siècles plus tard, des artistes brésiliens se les réapproprient. Les œuvres produites dans Le Brésil illustré - L'héritage postcolonial de Jean-Baptiste Debret posent la question complexe de la confrontation avec l'archive coloniale...
Debret accumule croquis et aquarelles, constituant un témoignage irremplaçable sur Les Indiens du Brésil : la beauté plastique ou l'aspect terrible des Coroados, des Puris, des Botocudos, des Tupis, des Guaranis… De même, il peint et décrit le Rio de Janeiro, la ville métisse du 19e siècle.
Et se divertir en lisant :
1755, un tremblement de terre ravage Lisbonne. On fait alors appel à Dom Cristiano da Fonseca. Zumbi, fils d’esclave, veut faire fortune dans l’or et des diamants à Ouro Preto, au Brésil. Au fil de leurs aventures, dans Pour tout l'or du Brésil de Jean-Paul Delfino, les deux hommes se croisent...
17e siècle. Forêt brésilienne, des dizaines de milliers d'esclaves fugitifs sont regroupés autour de Zumbi dans le quilombo de Palmares. Dandara, sa compagne, féministe avant l'heure, est avide de justice et de liberté. Jarid Arraes, dans Dandara et les esclaves libres écrit son histoire...
La mémoire comme devoir !