Levalet : quand Paris devient une scène de théâtre
Il y a des artistes qui savent habiter la ville et la ponctuer de surprises : c'est le cas du street artist Levalet. Depuis une quinzaine d'années, ses personnages surgissent sur les murs parisiens et racontent une histoire sans paroles. Charles Leval, alias Levalet, est né en 1988 à Épinal et grandit en Guadeloupe, où il découvre la culture urbaine et les arts plastiques. De retour en métropole à 17 ans, il étudie aux Beaux-Arts de Strasbourg, où le théâtre, l'audiovisuel, la photographie et la sculpture l'attirent avant qu'il ne s'oriente vers les arts plastiques. C'est à Paris, à partir de 2012, que tout bascule vraiment.

Levalet admire des artistes comme Ernest Pignon-Ernest (dont l'influence est évidente) ou l'Italien Blu, mais c'est surtout sa passion pour le théâtre, l'image et les installations qu'il transpose dans la rue. Le cinéma burlesque, le théâtre d'improvisation et la bande dessinée nourrissent également son univers. L'architecture de la ville, elle, n'est pas un simple décor : elle lui permet de créer une interaction avec ses personnages et d'accentuer la dimension trompe-l'œil de son travail.

Tout commence par un repérage minutieux : il photographie et mesure les lieux, puis travaille ses mises en scène d'abord en photo, ensuite en dessin. À partir d'encre de Chine appliquée sur papier kraft, il développe ses personnages qu'il colle ensuite sur les murs, à l'échelle humaine, créant une sensation de trompe-l'œil saisissante.

Parfois, un objet réel — une cannette, un marteau — vient s'ajouter au collage pour brouiller davantage la frontière entre réalité et fiction. Qu'il s'agisse de bouteilles de vin en équilibre sur un rebord mural dans "Celle de trop", d'une fontaine à eau détournée, ou du Minotaure à tête de bœuf dans le 4e arrondissement, Levalet utilise les éléments de l'architecture pour les détourner avec délectation. Ses œuvres transforment le béton en scène, dans un dialogue ludique et surréaliste entre le dessin, l'espace et le passant.

Éphémères par nature, ses créations n'en sont que plus précieuses. Depuis 2016, Levalet a fait de la gare Saint-Lazare l'un de ses terrains de jeu favoris, en collaboration avec SNCF Gares & Connexions et le collectif Quai 36. Lors de sa première résidence en novembre 2016, il réalise trois œuvres : "Bureau des plaintes", surplombant les boîtes aux lettres face aux voies 1 et 2 ; "Conflit d'intérêt", jouant avec la fontaine du quai transversal ; et "Prendre de la hauteur", perché sur un poteau face aux voies 20 et 21. Ces pièces tirent leur force du dialogue avec le mobilier existant : le facteur débordé du Bureau des plaintes n'aurait aucun sens sans les vraies boîtes aux lettres jaunes qui l'ancrent dans le réel.

En 2019, il revient avec "Ontogenèse", un triptyque monumental sur la thématique du voyage, visible à l'entrée rue de Rome, qui se lit presque comme une bande dessinée — des voyageurs affairés, valises en main, défilant au rythme des escalators. Puis en 2020, il investit un pilier du niveau -2 avec "Concrete Jungle" : une nature tropicale qui semble s'échapper du béton, tandis que son personnage fétiche tente de l'apprivoiser du bout des doigts.

Ce que Levalet réussit à la gare, peut-être mieux qu'ailleurs, c'est de transformer un non-lieu - un espace de transit où personne ne s'attarde - en invitation à la contemplation. Ses personnages nous tendent un miroir absurde au milieu de la cohue quotidienne. Si vous passez par là, prenez le temps de chercher ses oeuvres!
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