Salomé, du désir féminin au scandale
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Depuis des siècles, le personnage de Salomé peuple les arts. Personnage imaginaire ? Salomé a-t-elle existé ? Les historiens disposent d’une source solide : Flavius Josèphe, auteur juif du 1er siècle, mentionne explicitement une princesse nommée Salomé, fille d’Hérodias et d’Hérode Boëthos, puis adoptée par son frère Hérode Antipas, second mari de Hérodias, gouverneur, ou tétrarque, de Galilée et de Pérée, en Judée, pour le compte des Romains, vers 29 de notre ère.

Hérodias scandalise ses sujets en épousant deux frères qui, de plus, sont ses oncles. Une telle action est interdite par la loi juive. Hérodias et Salomé sont toutes deux présentes dans la Bible. Selon les Évangiles de Matthieu et Marc, Jean-Baptiste est l’un des critiques les plus virulents d’Hérodias, qui persuade alors sa fille de danser pour Hérode Antipas, et de demander ensuite la tête de Jean-Baptiste en récompense. Les historiens estiment la mort de celui-ci vers 28 ou 29 ap. J.-C.

C'est essentiellement au 19e siècle que Salomé devient un mythe littéraire influençant de nombreux auteurs. Oscar Wilde, avec sa pièce de théâtre Salomé (1891), choisit délibérément de s’éloigner du récit évangélique et de l’Histoire.

La princesse devient chez lui une héroïne tragique, animée par une passion dévorante pour Iokanaan (Jean Baptiste). Elle veut lui baiser les lèvres, toucher son corps, mais celui-ci, du fond de sa prison, refuse. Salomé réclame alors sa tête, non par goût du sang, ni parce que sa mère le veut, mais à cause de l’inflexible rejet du prophète. Une fois mort, elle peut enfin embrasser les lèvres du prophète décapité… Wilde lui fait dire : "Ah ! j'ai baisé ta bouche, Iokanaan, j'ai baisé ta bouche. Il y avait une âcre saveur sur tes lèvres. Était-ce la saveur du sang ? […] Mais, qu'importe ? Qu'importe ? J'ai baisé ta bouche, Iokanaan, j'ai baisé ta bouche." Hérode Antipas, voyant venir des temps de malheur, demande alors la mise à mort de Salomé.

L’auteur dénonce le désir absolu : Salomé est fascinée par Iokanaan, Hérode Antipas est obsédé par la beauté de Salomé, et Hérodias par la haine de Jean-Baptiste. Ce désir sans limite est destructeur pour soi et pour les autres. Wilde transforme le mythe biblique en une tragédie où chaque personnage, prisonnier de ses pulsions, mène le groupe à la catastrophe.

Lors des répétitions à Londres, la pièce est immédiatement frappée d’interdiction, au motif qu’elle met en scène des personnages bibliques, et le restera pendant 40 ans. Mais cela ne cache-t-il pas une gêne plus profonde ? En effet, Salomé dérange parce qu’elle renverse les rapports de domination homme-femme. Cette interdiction contribue à en faire la promotion : la pièce est l’œuvre que l’on lit en secret, qu’on se prête, que l’on commente dans les salons, et que l’on illustre avec audace.

Le Salomé de Wilde a, par la suite, suscité la création d’autres œuvres artistiques, parmi lesquelles l’opéra éponyme, en 1904, signé par Richard Strauss, et dont le livret reprend le texte de la pièce. En 1907, l’opéra est interdit aux Etats-Unis après la première américaine au Metropolitan Opera, et ce pendant 17 ans. Décidément...

Le peintre allemand Lovis Corinth (1858 1925) s’empare, en 1900, du personnage de Salomé créé par Wilde. Son tableau, où, comme dans la pièce, cohabitent séduction et mort, remporte un vif succès. Porté par cette renommée, son auteur décide de s’établir à Berlin, attiré par l’effervescence artistique de la capitale et les nouvelles perspectives qu’elle offre.

Salomé, jeune princesse prise dans les jeux de pouvoir, danseuse érotique et cruelle dans l’œil des peintres, continue de nous fasciner.


Pour aller plus loin :

Le Musée national Jean-Jacques Henner, à Paris, jusqu’au 22 juin, met Salomé à l’honneur avec son exposition "Salomé. Henner et Moreau face au mythe" présentant une trentaine d’œuvres réalisées par les deux peintres autour de cette figure féminine envoûtante.

Lisez Salomé de Oscar Wilde, courte pièce de théâtre qui réinvente le mythe biblique de Salomé. Pour les plus curieux, du même auteur, la version de Salomé avec les illustrations sulfureuses d'Aubrey Beardsley.

Ne manquez pas Hérodias, courte nouvelle de Gustave Flaubert, publiée en 1877, réécriture de l’épisode biblique, qui explore les thèmes de l'ambition, de la trahison et de la vérité à travers l'histoire de Hérodias, sa fille Salomé et Jean-Baptiste.

Le crime était presque parfait, pourtant… Salomé, destinées d’une princesse biblique, de Paul-André Claudel, mène l’enquête sur cette figure dont la Bible nous dit si peu – en revenant aux sources du récit évangélique, et en parcourant ses représentations.


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