Dans les yeux de Modi
Il en va des peintres célèbres comme des grand musiciens : il suffit d'un détail pour reconnaître leur style entre mille. Prenez Amedeo Modigliani, par exemple. L'artiste au destin contrarié – souffrant de tuberculose, alcoolique, il mourra à l'âge de 35 ans, provoquant le suicide de sa jeune compagne et muse Jeanne Hébuterne, artiste peintre elle aussi, qui attendait leur deuxième enfant. Mais malgré cette vie brève et cette réputation d'artiste "maudit", le peintre arrivé dans le bouillonnement avant-gardiste de Paris à l'âge de 22 ans, après une solide formation classique en Italie, a laissé à la postérité des centaines de peintures et de sculptures, et continue de fasciner. L'une de ses œuvres (Un nu) s'est vendu pour plus de 170 millions de dollars en 2015, à New York. Cruelle ironie pour un homme qui a fini sa vie dans la misère…

 Si vous avez déjà vu un des portraits de Modigliani, vous avez certainement repéré les caractéristiques de son style : le cou allongé, la forme ovale du visage, les traits asymétriques, les couleurs chaudes, le nez long et droit, la tête légèrement inclinée. Mais surtout, les yeux en amande, et le plus souvent dépourvus de pupille. Ou plus étrange encore, un œil vide et un œil "plein". 

Cette particularité confère à ces visages un côté hors du temps, et leur donne l'aspect de masques ; d'ailleurs Modigliani trouvait l'inspiration du côté de l’art khmer, de l’art égyptien, des Cyclades antiques, ou des masques africains du Liberia ou de Côte d'Ivoire, donc dans un art en volume, sculpté ou évidé. La stylisation extrême des yeux pourrait ainsi être vue comme une sorte d'hommage à la sculpture – qu'il plaçait au-dessus de tout - dans la peinture. 

Son idole, Brancusi, sculptait des visages épurés à l'extrême, avec ces mêmes yeux en amande, à peine suggérés. Et la parenté entre les deux artistes semble évidente si vous placez côte à côte une sculpture de Brancusi et un portrait par Modigliani. Ce que cherche le peintre, c'est moins à figurer une personnalité qu'à rechercher un absolu, un peu à la manière des primitifs italiens.

C'est peut-être du côté de cette influence mystique ou spirituelle que se trouve la clé du "mystère" de ces icônes modernes aux yeux non pas vides, mais tournés vers l'intérieur, comme disait Modigliani lui-même. En nous regardant sans nous regarder, ces êtres nous happent, nous invitent à l'introspection, et semblent nous demander, à travers le regard du peintre et à travers les âges : et toi, qui es-tu? 

Pour conclure, laissons la parole à Amedeo Modigliani, qui écrivait dans une lettre à Chaïm Soutine : « Les personnages de Cézanne, tout comme les plus belles statues de l'Antiquité, ne regardent pas. Les miens, au contraire, regardent. Ils voient même si j’ai choisi de ne pas dessiner les pupilles ; mais, comme les personnages de Cézanne, ils ne veulent pas exprimer autre chose qu’une muette acceptation de la vie ».

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