La poésie des gares
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Au cours du 19e siècle, Paris se modernise à la vitesse grand V et se dote de 7 nouvelles gares, provoquant de profonds changements dans les paysages urbains. Ces transformations n'échappent pas aux peintres de l'époque, comme Monet ou Caillebotte, qui s'empressent de saisir cette nouvelle réalité, chacun selon leur style, en 1877. 

Parmi ces nouvelles infrastructures, la gare Saint-Lazare, qui fait l'objet de rénovations dans les années 1850, attire particulièrement l'attention des artistes. Les deux peintres ont chacun consacré plusieurs toiles à ce sujet, mais je vous propose aujourd'hui d'en observer deux de plus près. 

La famille de Caillebotte est installée non loin de ce "nouveau quartier". Et ce dernier loue pour son ami Monet un petit atelier dans les parages, afin de lui permettre d'aller "peindre sur le motif" aux abords de la gare mais aussi de s'abriter en cas de mauvais temps. Et puis, Saint-Lazare, c'est le point de départ vers la Normandie si chère aux peintres impressionnistes, c'est donc un lieu qu'ils fréquentent beaucoup.

A l'époque, un pont métallique était installé en surplomb des voies – viaduc qui fut construit en 1863, mais n'existe plus aujourd'hui. 

C'est ce pont qui apparaît en majesté, en véritable sujet du tableau, dans "Sur le pont de l'Europe" de Gustave Caillebotte. Ici, la couleur grise du pont semble envahir toute la surface de l'image, et les passants se confondent presque avec cet environnement froid qui forme quasiment un mur devant eux, permettant à, peine d'apercevoir la scène qui se joue plus loin et plus bas : la gare, les rails, le panache d'un train à vapeur.

Caillebotte nous plonge littéralement dans la scène, avec un cadrage photographique, voire cinématographique, puisque l'homme qui passe à gauche est en mouvement et qu'on ne distingue que la moitié de son corps. Le contraste entre la rigidité du pont, l'immobilité des deux hommes qui regardent par-dessus la balustrade et l'activité frénétique de la gare symbolisée aussi par cet homme pressé à gauche rend le tableau particulièrement vivant, moderne, plein de scènes qui restent livrées à l'imagination de celui qui regarde la peinture.  Aucun des personnages ne dévoile son visage : là aussi, à nous d'imaginer, et de mieux comprendre cet "anonymat des grandes villes" qui n'a fait que s'accentuer depuis, avec une densité de population toujours plus importante. 

Chez Monet, la vision est toute autre. Plutôt que la netteté photographique, c'est le flou impressionniste qu'il privilégie dans "Le Pont de l'Europe. Gare Saint-Lazare". Et surtout, nous ne sommes pas sur le pont mais en contrebas, au niveau des voies ferrées.

Dans une peinture atmosphérique qui rappelle les paysages marins de Turner, Monet offre une place de choix au Pont de l'Europe qui donne son titre à l'œuvre. La composition est dominée par cette diagonale sombre et par cette construction imposante, à côté de laquelle les immeubles de la rue de Rome, la locomotive et le cheminot semblent presque s'effacer, comme écrasés par la modernité.

Mais Monet est sensible à la poésie des lieux (c'est Zola qui parlait de la "poésie des gares", à propos de ce que ces artistes surent transcrire), qu'il nimbe de vapeur afin de mieux brouiller les contours des bâtiments et du pont. Mais dans le même geste, harmonisant les différents éléments dans cette matière légère et mouvante. On retrouve ici un élément commun avec l'idée de Caillebotte : celle d'un contraste entre le rigide et le fluide, le solide et l'insaisissable. 

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