« Les raboteurs de parquet », un tableau politique?
Lorsque Gustave Caillebotte peint ses « Raboteurs de parquet », en 1875, il fait scandale : le traitement du sujet est jugé trop réaliste, voire vulgaire. Mais s'il choque, c'est peut-être  aussi parce qu'il s'agit d'un tableau complètement révolutionnaire dans l'histoire de la peinture française.

Ici, le peintre choisit de représenter une scène inédite. Gustave Courbet avait bien montré les casseurs de pierre en 1849,  et Jean-François Millet avait représenté les ouvriers et les travaux des champs avec ses Glaneurs en 1857. Les travailleurs de la campagne étaient donc déjà "visibles" dans l'art pictural du 19e siècle. Mais les prolétaires urbains, nouvelle caste née de la révolution industrielle, n'avaient pas encore d'image.

La photographie, née en 1839, avait certes commencé à enregistrer la réalité de leur quotidien. Mais la peinture, non. Alors quand Caillebotte décide, voyant les ouvriers travailler dans son propre appartement bourgeois, de les immortaliser sous la forme d'une peinture qui ressemble d'ailleurs furieusement à une photo – regardez le contre-jour, et l'effet de plongée - il jette un pavé dans la mare.

En prime, il montre des hommes torse-nus, musclés et transpirants, ce qui est bien plus subversif à l'époque que de montrer des femmes nues – vous l'avez déjà noté, les musées sont pleins de muses alanguies du 19e siècle, mais les hommes contemporains sont rarement dévêtus, le Déjeuner sur l'herbe de Manet, en 1863, étant le symbole même de ce décalage. 

Caillebotte n'est pas spécialement engagé politiquement ; il ne tient pas, contrairement à Zola, à défendre la dignité des travailleurs à travers son art. Par son sujet, ce tableau est d'ailleurs assez exceptionnel dans son œuvre : peintre bourgeois de la bourgeoisie, il vit dans un appartement haussmannien, et tient davantage à magnifier une scène et un moment de vie qu'un métier ou une catégorie sociale.

Mais évidemment, en mettant ces travailleurs en lumière, en les montrant à tous, en les jugeant « dignes » d'être représentés en grand format et accrochés dans un salon chic – on peut aujourd'hui les admirer au musée d'Orsay - le peintre leur confère tout de même une importance nouvelle, et invite à une forme d'empathie pour leur labeur, la dureté de leur travail, leur courage et leur solidarité.

Pourtant, on peut aussi voir dans cette image si réaliste, si belle, si équilibrée, où aucun détail n'est négligé, une allégorie de l'amour du travail bien fait : celui de l'ouvrier qui rabote le parquet…et celui du peintre qui peaufine sa toile. Une ode aux travaux manuels et à l'artisanat, et en quelque sorte une manière de reconnaître en ces hommes ses frères en minutie!

Cliquez ici pour voir une vidéo faite par Arte sur ce tableau.


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