Quand Cézanne inventait la nature vivante
La nature morte, on connaît : ce genre, souvent considéré comme mineur, qui consiste à représenter des objets, des fruits ou des victuailles sur une table, dont la nappe a été savamment arrangée, de la manière la plus réaliste possible… L'âge d'or de la peinture hollandaise (le 17e siècle) en a fait une spécialité, développant une maestria incroyable, si détaillée, si précise, qu'on croirait parfois avoir affaire à des photographies bien avant l'heure. 

Mais quand Paul Cézanne, à la fin du 19e siècle, s'attaque à la nature morte, ce n'est pas pour donner dans le réalisme. Il déconstruit cette peinture classique et sage qui se fait oublier pour se substituer au réel et la remplace par une peinture au contraire très voyante – chaque coup de pinceau est décisif, visible, de pure couleur, de matière épaisse. L'artifice passe au premier plan, pour dévoiler non pas la réalité du monde, mais plutôt sa vérité de peintre, à savoir la richesse de ses perceptions et de sa subjectivité face à un objet. Et cet objet, chez Cézanne, c'est souvent le même…c'est la pomme, qu'il peint par dizaines, par centaines (pas moins de 200 de ses natures mortes contiennent des pommes).

"Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai.” écrit Paul Cézanne en 1905, quelques mois avant sa mort. Avec ce motif obsessionnel, Cézanne expérimente de nouveaux principes picturaux; il se demande comment montrer, en une seule image, plusieurs points de vue. Ainsi, sur un seul plan, les objets peuvent-ils apparaître sous différents angles, apparemment contradictoires. Les tables semblent déséquilibrées, les brocs tanguent, les vases penchent, les fruits n'ont pas de contours véritablement définis, ou semblent sur le point de dégringoler. C'est une peinture en mouvement, dynamique, fidèle à la subjectivité de notre vision et de ses imprécisions, en rapport physique avec ce qui nous entoure. Il préfigure en cela le cubisme, qui lui doit beaucoup. Et peut-être aussi le cinéma, avec cet art des plans et de la transfiguration du réel le plus banal, pour livrer un point de vue singulier et universel. 

En définitive, grâce à ses pommes, Cézanne a enterré la nature morte…au profit de la nature vivante.  


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