Mary Cassatt, les femmes et les enfants d'abord
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Des tons pastel, des enfants, des mères enlaçant tendrement leur nourrisson… En balayant d'un œil superficiel l'œuvre peinte à la fin du XIXe siècle par Mary Cassatt, on pourrait facilement la reléguer dans la case du "mignon", du mièvre, ou de l'anecdotique. Pourtant, cette américaine francophile (amie de Degas),  qui côtoya les impressionnistes français les plus célèbres et les fit connaître outre Atlantique est l'une des rares femmes peintres de l'histoire reconnue de son vivant. Elle a produit des images d'une grande modernité, et défendait à travers son art une position résolument féministe. 

Si Mary Cassatt – qui elle-même ne fut jamais mariée et n'eut pas d'enfants – se plaisait tant à peindre des mères à l'enfant, c'est d'abord parce que les femmes de son époque étaient cantonnées à la sphère domestique. Peindre les femmes, c'était donc peindre les mères, ou celles qui s'occupaient des enfants. Issue de la haute société, Mary Cassatt n'avait pas non plus accès, comme ses collègues masculins, aux cirques, aux bordels et aux bas-fonds parisiens.

Avec ses tableaux, elle fait preuve d'une grande originalité, puisqu'elle représente ce qui est rarement représenté, à l'époque, dans les premières années de vie d'un être humain : des moments d'intimité, des instants d'affection, des liens invisibles, des découvertes mutuelles. La mère qui fait grandir l'enfant, et l'enfant qui fait naître la mère. C'est presque une enquête sociologique en images, qui nous plonge dans les mœurs familiales de la haute bourgeoisie française des années 1870. 

Evidemment, pour le regard féministe de 2021, cette vision peut sembler très loin de l'indépendance et de la subversion. Mais pour les féministes "essentialistes" de l'époque, il était très audacieux de revendiquer la maternité, la douceur, la maîtrise des relations intimes comme des spécificités féminines, des domaines réservés aux femmes, et c'est ce que montre l'artiste à travers ses tableaux…qui ne représentent jamais aucun homme. Dans le monde de Mary Cassatt, les femmes règnent et rayonnent.

Cette dignité qu'elle apporte à la vie des femmes et des jeunes enfants, à la vie émotionnelle, aux gestes tendres du quotidien, on peut la voir comme une étape qui offre une visibilité à ces destins. Elle semble dire : ces moments ont existé, et ils ne sont pas moins dignes d'être vus qu'une scène de ginguette, qu'un déjeuner sur l'herbe, ou qu'une scène d'amour romantique. 

Autre originalité de Mary Cassatt, son regard plein d'empathie pour les enfants qui, chez elle, ne sont plus de simples objets un peu accessoires de la scène, ou des évocations destinées à mettre en valeur le sujet principal, mais tiennent vraiment le rôle central et sont dotés d'une psychologie propre. Ses enfants sont de "vrais" enfants, pas des enfants idéalisés.

On le voit en particulier à travers deux de ses œuvres : sa Petite fille dans un fauteuil bleu (1878), qui semble perdue dans un fauteuil trop grand pour elle, le regard dans le vague ; elle s'ennuie, elle rêvasse, elle se tient "mal". Les proportions des meubles nous permettent de nous mettre à sa place, si petite dans un univers qui n'est pas conçu pour elle. Autre exemple, le bain de l'enfant en 1893, dans lequel nous sommes "plongés" par un étonnant cadrage en surplomb, invités à regarder la scène sans y participer frontalement. En regardant de plus près, on s'aperçoit que l'enfant voit son propre reflet dans la bassine : donner à voir par la peinture la découverte de la conscience de soi et de son corps à travers une scène en apparence banale, voilà l'un des apports majeurs de Mary Cassatt, peintre à la palette émotionnelle infinie. 
 
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