Madame Moitessier, ou le portrait sans fin
Aujourd'hui, nous nous penchons sur l'histoire d'un tableau magistral, signé Jean-Dominique Ingres, conservé à la National Gallery de Londres. Un portrait de Madame Moitessier, née Marie Clotilde-Inès de Foucauld. Une fois mariée à un riche banquier, en 1844, le père de la jeune femme demande à Ingres - qui est alors le portraitiste officiel de la bonne société - d'immortaliser sa beauté… et ses signes extérieurs de richesse.

Ingres se fait prier, souhaitant plutôt se consacrer à la peinture historique et allégorique, jugées plus prestigieuses et susceptibles de le faire passer à la postérité. Selon l'anecdote, il se laisse convaincre après avoir aperçu la jeune femme, frappé par sa grande beauté. Peut-être que la coquette somme qui lui est offerte participe aussi à faire pencher la balance.

Mais ce portrait, qui aurait pu être exécuté en quelques jours, ne sera achevé qu'au bout de 12 ans. Ingres choisit de représenter la jeune femme en majesté, dans une pose qui rappelle une figure de déesse sur une fresque d'Herculanum, qui faisait à l'époque partie des images de référence pour tous les amateurs d'art. Ingres l'a sûrement vue à Naples, lors d'un de ses voyages. Il reprend le même geste de la main, posée délicatement sur le côté du visage. En s'inscrivant dans cette lignée, il ambitionne de faire de cette femme un nouvel idéal classique. 

Pour les premières séances de pose, Madame Moitessier pose avec sa fille, encore petite, sur les genoux. Mais l'enfant ne veut pas rester en place : Ingres décide alors de recentrer le canevas afin de placer Madame au centre, et décide qu'elle figurera seule sur l'image. Mais débordé de travail, croulant sous les commandes, Ingres délaisse cet ambitieux projet. Il perd sa femme en 1849, et prend encore un peu plus de retard. La même année, le commanditaire disparaît aussi ; puis Madame Moitessier, enceinte de son deuxième enfant, n'est plus en mesure de prendre la pose.

 En 1851, Ingres décide alors de réaliser un autre portrait d'elle, bien plus sévère, dans une longue robe noire, prête à aller à l'opéra, afin d'honorer sa commande. Réalisé en très peu de temps, ce tableau n'en est pas moins extrêmement maîtrisé et réussi. 

Pour autant, il ne laisse pas tomber son premier projet! Après avoir décidé d'habiller Madame Moitessier d'une robe jaune dans ses premiers essais, il choisit finalement un tissu plus à la mode pour la crinoline (car la mode a eu le temps de changer, et le portrait final ne devait surtout pas être "ringard"!), une soie lyonnaise fleurie, aux motifs délicats. L'éventail est en soie, lui aussi. Les coloris du vase Japonais, à gauche du modèle, répondent parfaitement à ceux de la robe. Ingres a poussé le raffinement jusqu'à concevoir lui-même les motifs de fleurs ornementales qui décorent le cadre du tableau, pour créer une plus grande harmonie entre tous les éléments, et un sentiment de luxe raffiné qui vient prolonger tous les détails du tableau : meubles, bibelots, éventail, bijoux, tous exécutés avec un réalisme confondant. Les courbes de Madame Moitessier trouvent un écho dans celles du sofa damassé, ou dans le pied doré de la console sur sa gauche.

 Si tout semble lisse et lisible de prime abord, Ingres a tout de même introduit des éléments qui donnent de la profondeur à son sujet. Il y a par exemple la petite décoration dorée du sofa, avec un minuscule cupidon qui semble envoyer un baiser au modèle – une sorte de déclaration cachée de la part du peintre? Et puis il y a surtout ce miroir sombre qui nous offre un deuxième portrait à l'intérieur du portrait, un profil sans détails, opaque et presque stylisé.

Ce n'est pas par hasard que Picasso, en 1932, dans sa Femme avec un livre, s'inspirera de ce tableau qu'il admirait beaucoup. Il reprend la pose, remplace l'éventail par un livre, et choisit un reflet encore plus étrange dans le miroir – un profil grec, dont on ne sait s(il s'agit d'une représentation du peintre lui-même,  de l'âme de la lectrice,  ou encore d'un personnage du livre qui s'invite dans le tableau. Tout dans ce portrait qui demanda tant de travail à Ingres respire la richesse et le luxe Rococo propres aux familles fortunées du Second Empire.

A la fois sûre de sa place dans la société et sensuelle, Madame Moitessier nous regarde de haut, mais garde sa part de mystère.     

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