Les yeux d’Edgar
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Véritable désarroi pour un peintre amoureux du mouvement, des formes et de la couleur, l’artiste Edgar Degas (1834-1917) souffrait très probablement d’une maladie rétinienne dégénérative, avec perte de la vision centrale, intolérance douloureuse à la lumière, et une perte progressive de l’acuité visuelle. Actuellement, deux hypothèses prédominent : dégénérescence liée à l’âge ou héréditaire.

Il mentionne ses problèmes oculaires pour la première fois vers l'âge de 19 ans, mais sa maladie ne devient un obstacle majeur qu'en 1870, alors qu'il a 36 ans. Enrôlé dans la Garde nationale au cours de la guerre franco-prussienne, il remarque, lors d'une pratique de fusil, qu'il ne peut pas voir la cible avec son œil droit.

En octobre 1872, il se rend à la Nouvelle-Orléans dans sa famille maternelle où il reste 6 mois. Extrêmement sensible à la lumière du soleil de la Louisiane, il sort peu, restant cloîtré avec sa cousine Estelle qui souffre également d'une perte visuelle d'origine inconnue. Peu de temps après son retour en France, il se confie à l'un de ses amis : "Cette infirmité de vue m'a durement frappé. Mon œil droit est endommagé de façon permanente. Je m'attends à rester dans les rangs des infirmes jusqu'à ce que je passe dans les rangs des aveugles.".

Au fil des années, sa vue se détériore progressivement malgré les nombreux et éminents ophtalmologistes consultés. Aucun des spécialistes ne peut diagnostiquer ou arrêter la progression de sa maladie. Même aujourd'hui, nous ne pouvons que spéculer sur ce qu'était exactement la maladie de Degas.

Alors que ses premières peintures, réalisées à l’huile, sont abondantes avec des détails complexes, riches de détails (comme par exemple "L’orchestre de l’Opéra", peint vers 1870, ou "Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans", peint en 1873), ses œuvres ultérieures sont de plus en plus sommaires et grossières. La maladie transforme son langage pictural : recours accru au pastel, superpositions de pigments, compositions moins détaillées.

Dans "Le Tub" ou "Après le bain, femme nue s'essuyant la nuque", gêné par la lumière du soleil, Degas délaisse les extérieurs pour se consacrer à des scènes d'intérieur aux éclairages maîtrisés. Voyant mal, les contours des corps s’estompent. Les couleurs sont apposées de mémoire ou par une vision altérée. La faiblesse de sa vue ne lui permettant plus de réaliser des œuvres riches de détails comme ses premières toiles peintes à l’huile, il réalise des pastels.

En vieillissant, activité conciliable avec ses problèmes de vue, Degas se consacre de plus en plus à la sculpture.

Le travail avec les danseuses, tant en peinture qu’en sculpture, lui permet d’étudier les possibilités du corps humain, quitte à obtenir des résultats dérangeants, comme avec sa "Petite danseuse de 14 ans". Les critiques s’indignent en voyant cette statuette de cire coloré, si réaliste, représentant un vulgaire "petit rat" de l’Opéra, vêtu d’un vrai tutu en tulle et portant de véritables chaussons de danse. 

Degas sculpte dans la discrétion de son atelier, sans intention de présenter ces pièces au public. La cire, matériau malléable et réversible, lui permet de reprendre indéfiniment ses formes, de corriger un geste, de modifier une torsion. Il examine le corps en mouvement, dans ses gestes quotidiens : une danseuse qui s’étire, une femme qui s’essuie, un cheval qui trotte… À sa mort, on découvre plus de 150 sculptures. Leur coulée en bronze, réalisée posthumément, révèle une œuvre sculptée d’une ampleur insoupçonnée.


Pour aller plus loin :

La Journée nationale des aveugles et malvoyants a lieu le 4 octobre 2026, tandis que la Journée mondiale de la vue est fixée au 8 octobre 2026. Elles visent à attirer l’attention du grand public sur les réalités du handicap visuel, à faire évoluer le regard sur les personnes concernées et à encourager leur inclusion. Profitez des évènements en lien avec ces deux journées.

N’hésitez pas à aller voir les tableaux et les statuettes de Degas au Musée d’Orsay, et dans d’autres musées français. Pour les voyageurs, la maison où il a résidé à la Nouvelle-Orléans peut se visiter, et le MET de New-York possède beaucoup de ses sculptures.

Pour les non-voyants, certains musées intègrent de véritables espaces d'exploration tactile où des sculptures ou reproductions d'œuvres sont en libre accès pour le toucher. Voici quelques exemples : Musée des beaux-arts de Lyon, Palais des beaux-arts de Lille, Musée Fabre à Montpellier, les musées du Louvre, Orsay et Quai Branly à Paris…

Un beau livre pour tous, à lire, à écouter, avec des gros caractères pour les malvoyants.
Mona, 10 ans, a déjà subi deux épisodes de perte de la vue. Henry, son grand-père, féru d’art, décide que sa petite-fille gardera en mémoire les beautés du monde et lui fait découvrir chaque semaine une oeuvre d’un grand musée parisien. Le livre Les yeux de Mona est un véritable succès de librairie, pour les voyants et les non-voyants.


Oeuvres citées :
"L’orchestre de l’Opéra", vers 1870, Musée d’Orsay, Paris
"Le Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans", 1873, Musée des beaux-arts de Pau, Pau
"Le Tub", 1886, Musée d’Orsay, Paris
"Après le bain, femme nue s'essuyant la nuque", 1905, Musée d’Orsay, Paris
"Petite danseuse de 14 ans", entre 1878 et 1881, Musée d’Orsay, Paris


Merci Edgar !



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