Le curieux jardin de Max Ernst
Un hommage à la Touraine 

Allemand de naissance, Max Ernst vient vivre à Huismes, en Touraine, en 1955, après quelques années d'exil aux Etats-Unis. Il s'installe dans une belle maison, la maison dite du Pin, qu'avec sa compagne d'alors, Dorothea Tanning (artiste surréaliste, elle aussi), ils nomment non sans humour "Le Pin perdu". Ernst adorait cette région, qui fut aussi celle de Léonard de Vinci, auquel il vouait une admiration sans bornes. Dans ce tableau, il cherche à rendre hommage à la douceur de vivre de son  village, situé entre la Loire et Chinon, dans les environs d’Amboise. Il associe les lieux à une femme sensuelle, symbole de fertilité ; on ne sait pas si le titre de l'œuvre, "Le jardin de la France" (surnom de la Touraine) se réfère à la région…ou à la femme représentée. 

Une œuvre typiquement surréaliste
 

"Il faut faire du fantastique avec le banal", disait Max Ernst. Cette huile sur toile en témoigne parfaitement : en associant une carte topographique (partiellement imaginée) et une figure de nu langoureuse, il parvient à produire une image hybride, bizarre, comme issue d'un rêve. Une image-collage aussi, qui combine des styles différents et des éléments qui a priori n'ont pas de lien entre eux, jouant également sur les textures et les échelles. Mais ne vous y trompez pas : ce tableau n'a pas été entièrement peint par Ernst. Il s'agit en réalité d'une peinture sur une peinture, de ce qu'on appelle un repeint : Ernst a acheté aux puces le tableau "Salambô" de Michel Richard-Putz (1898). Tableau qui était lui-même directement inspiré par la célèbre "Naissance de Vénus" (1862) de Cabanel, peintre pompier célèbre sous Napoléon III.  Et donc, plus de 50 ans après la copie de Cabanel par Putz, Ernst se saisit du sujet pour le transposer dans une toute autre réalité, transformant cette Vénus-Salambô en ondine ou sirène mythique cachée dans les tréfonds de l'Indre et de la Loire. Coutumier des œuvres mettant en scène des femmes sans tête (un de se recueils de collages, en 1929, porte d'ailleurs le nom ambivalent de "Femme 100 têtes" ), Ernst parvient à ses fins en recouvrant une partie du portrait, en morcelant le corps, dont il escamote le haut. La peau laiteuse de la femme devient une source de lumière au centre du tableau, entre les aplats de couleurs douces, évoquant le ciel, l'eau et la verdure. 

Un érotisme flagrant
 

Les méandres des cours d'eau épousent et soulignent ici les courbes de la femme voluptueusement lovée dans le paysage. Le choix d'isoler certaines parties de son corps n'est pas anodin : jambes sensuellement repliées, hanche saillante, pubis et sein sont magnifiés et érotisés par le découpage visuel . Le serpent qui s'enroule sur la jambe est celui de Salambô, personnage imaginaire créé par Flaubert pour le roman éponyme, devenu si célèbre qu'il est devenu un personnage historique des guerres puniques dans l'imaginaire collectif. Ce n'est pas ici le serpent tentateur d'Eve, mais bien un symbole phallique qui vient souligner le caractère lascif de la pose. Ce jardin de la France nous mène des rives de la Loire jusqu'à la Méditerranée, en une traversée facétieuse et pleine de strates superposées. 

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