L'absente de « L'absinthe »
Les multiples représentations de ballerines de l'Opéra comptent parmi les œuvres les plus connues d'Edgar Degas. Mais ce peintre des mœurs de son temps a également su saisir la vie de bohème dans le Paris de Montmartre, les déboires et la mélancolie des artistes. C'est ce qu'il nous montre à travers "Dans un café", dit aussi "L'absinthe" (1876). 

Pour comprendre quel en est le sujet principal, il faut remettre la scène dans son contexte : comme Zola dans son Assommoir - qui connaissait le travail de Degas - le peintre s'attache à décrire ici avec réalisme les ravages de l'alcool au 19e siècle, et en particulier ceux de l'absinthe, alcool fort qui contient une molécule neurotoxique et s'est révélé si dangereux qu'il fut longtemps interdit. Pour cet "instantané", en réalité réalisé surtout dans son atelier, Degas fait poser deux amis, l’actrice Ellen Andrée et le graveur Marcellin Desboutin. Quand le tableau est exposé à Londres, il fait sensation : il apparaît alors scandaleux de montrer une femme qui boit. Degas devra d'ailleurs expliquer que ses amis Ellen et Marcellin ne sont pas portés sur la bouteille, sans quoi il aurait nui à leur réputation.

Sur cette image, les deux protagonistes sont côte à côte mais chacun semble enfermé dans sa solitude. L'homme ne fait aucun cas de sa voisine. Leurs reflets dans le grand miroir ressemblent à des ombres, manifestant la part sombre de leur psyché. Le visage de la buveuse exprime une insondable tristesse ; les yeux dans le vague, on voit qu'elle est présente physiquement mais plongée mentalement dans un autre monde, "assommée" sans doute par la boisson. L'absinthe la rend…absente. Et Degas parvient à restituer très concrètement cette absence! Le verre est d'ailleurs un point focal très important dans le tableau, avec son contenu presque fluorescent, fascinant. C'est un tout petit élément, un détail…mais en réalité il s'agit bien du sujet central de la peinture!

Notons aussi comment Degas installe un procédé de cadrage photographique, presque cinématographique, en forçant l'oeil à zigzaguer- ivre? - dans une grande zone qui n'est occupée que par des tables blanches et presque vides, comme si nous entrions dans le café, avant d'en venir au "couple" et au sujet éthylique du tableau. Les personnages se retrouvent donc littéralement décentrés, au bord du cadre. Ils sont sur le plan d'être mis au ban de la société, du moins de disparaître de l'espace social. C'est cette détresse que Degas parvient à nous montrer, par son extraordinaire sensibilité et par une utilisation très sophistiquée de la composition. 


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