La Dame à l'Hermine, ou comment sortir du cadre
Faire surgir d'une surface plane, sur un petit panneau de bois, un personnage tout en volumes, des étoffes dont on perçoit les plis et la matière, une peau veloutée, un visage et un corps qui semblent animés, habités, vivants… tel était le défi des peintres de la Renaissance. En s'approchant de la Dame à l'Hermine de Léonard de Vinci, impossible de ne pas être saisi par le réalisme du portrait, qui tient non seulement à la technique incroyablement maîtrisée de Léonard pour créer l'illusion d'une scène en trois dimensions, mais aussi à une savante composition.

La très belle Cecilia Gallerani, sujet de ce portrait, fut pendant quelques années la maîtresse du duc de Milan, Ludovic Sforza, le mécène de Léonard de Vinci. Cette très jeune femme, encore adolescente, surgit d'un fond sombre, comme sculptée par la lumière. Assise, elle est représentée de la taille à la tête en "contrapposto", c'est à dire qu'elle se présente de trois-quarts, tandis que sa tête, posée sur un cou gracile orné de perles noires qui contrastent avec son teint pâle, pivote à l'opposé, son regard se fixant sur quelque chose - ou quelqu'un - qui se trouve à l'extérieur du tableau.

Ses cheveux bruns, plaqués sur ses oreilles, épousent la forme de sa tête. Ils sont retenus par un voile transparent dont les liserés délicats soulignent les sourcils et le front : autant d'éléments, avec le tracé du décolleté et le collier, qui offrent une sorte d'écrin au visage parfait de Cecilia, mettent en valeur ses volumes équilibrés, son teint frais et la noblesse de ses traits. Un léger sourire semble se dessiner sur ses lèvres – on pense forcément au chef-d'œuvre le plus connu de Léonard de Vinci, la Joconde, peint vingt ans plus tard. 

Dans ses bras, enlacée avec une certaine fermeté, se trouve une hermine qui regarde dans la même direction qu'elle, dont on distingue les muscles tendus et la patte relevée comme pour tenter de s'échapper. La longue main droite de la Dame, au premier plan et en pleine lumière, la retient d'un geste à la fois gracieux et déterminé. Il s'agit, avec le visage, de l'autre point focal de l'image. Les doigts repliés vers le spectateur et leur ombre sur le pelage blanc de l'hermine créent l'illusion d'une profondeur de l'espace et Léonard profite de ce mouvement pour évoquer la sensualité éclatante de Cecilia. L'hermine, quant à elle, a fait couler beaucoup d'encre : est-elle une évocation de Sforza, captif de sa maîtresse? Ou une allusion à la vertu de Cecilia? Ou encore un clin d'œil à son nom de famille, ou au surnom de son amant? Au fond, peu importe : elle sert surtout à singulariser la personnalité de la Dame, vivifie le portrait, vitalise l'instant. 

Grâce au contrapposto, et en s'appuyant aussi sur la présence inattendue de l'animal, le peintre installe un mouvement naturel et un effet de spontanéité qui nous rapprochent immédiatement du sujet, tout en instaurant une forme de mystère éternel, puisqu'il nous faut imaginer ce que voit Cecilia et que nous ne pouvons jamais capter son regard – pas plus que celui de l'hermine. Avec cette pose et cette composition, Léonard libère son sujet du cadre et se libère en même temps des carcans de son époque, qui préférait les portraits à mi-buste, de profil, souvent sévères.
La Dame à l'hermine continue de nous séduire et de s'échapper du cadre, 500 ans plus tard, par la grâce d'un pinceau de génie maniant aussi bien la technique que l'émotion.

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