A la Cinémathèque française avec Francesca Veneziano
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Avec son Musée et ses superbes expositions temporaires, la Cinémathèque française est un lieu incontournable pour tous les amoureux du cinéma. Sur place, une équipe de 10 guides conférenciers (qui occupent plusieurs fonctions pédagogiques) s’affairent chaque jour pour transmettre leurs connaissances et leur amour du 7e art aux grands et aux petits.
Nous avons rencontré Charlotte Elie, responsable des publics et de l’abonnement, et Francesca Veneziano, conférencière au Service pédagogique. Deux jeunes femmes qui travaillent sans relâche et nous ont donné un aperçu de leur quotidien dans ce grand vaisseau de l’imaginaire posé à côté du Palais Omnisports de Bercy.
 

Bonjour Francesca, raconte-nous un peu ton parcours avant la Cinémathèque.


Je travaille ici depuis 2011. Je connaissais déjà la Cinémathèque parce que c’est un lieu célèbre bien sûr mais aussi parce que je venais travailler à la BiFi (la bibliothèque du film qui se trouve à la Cinémathèque, NDLR). J’ai étudié le cinéma, j’ai soutenu ma thèse en Italie.
Parallèlement à mes études, je travaillais déjà au Service pédagogique de la Cinémathèque. J’ai aussi enseigné le cinéma à l’Université, en France et en Italie.
Par ailleurs, j’ai intégré une association en 2011 (Braquage), qui programme et diffuse du cinéma expérimental et documentaire, organise des festivals et s’occupe également de pédagogie du cinéma.  

Sur quoi portait ta thèse ?
 

 Sur Guy Maddin, un cinéaste canadien, qui se définit lui-même comme « le plus célèbre des cinéastes inconnus ». Il utilise les techniques du cinéma muet au service du cinéma contemporain. Au début de sa production, ce choix était plutôt une contrainte, issue de son manque de moyens, puis il en a fait sa marque de fabrique.  

C’est lui qui a réalisé Winnipeg mon amour (Oh my Winnnipeg), qui passait à la Maison Rouge il y a quelques années, lors de l’exposition consacrée à Winnipeg, une ville apparemment pleine de créatifs hors-normes…


 Oui absolument. Ce que j’aime c’est sa façon d’explorer les liens entre passé et présent. Valoriser le passé, valoriser le cinéma muet, rendre hommage à des films qui sont aujourd’hui perdus (détruits, jetés, disparus… il y en a beaucoup) : sa démarche est originale et touchante. Je suis aussi très touchée par sa façon de restituer des états intermédiaires : rêve, sommeil, folie, amnésie… toujours avec humour et ironie, ce qui fait que ça passe très bien, ce n’est jamais dur.  

En quoi consiste précisément ton travail ici ?
 

  Comme les autres conférenciers (nous sommes une dizaine, âgées de 30 à 40 ans), en plus d'animer des visites, j’anime plusieurs activités, que je choisis ou qui me sont attribuées en fonction de mes intérêts et de mes compétences.
Pour ma part, je m’occupe également des ateliers pour les 6-11 ans, les « Kinokids », qui ont lieu quatre dimanches par an et explorent certaines des pratiques et des techniques du cinéma, ou encore d’une activité nommée « Ma première visite », une visite découverte qui permet de découvrir la Cinémathèque française pour la première fois, de déambuler dans certains de ses espaces et d'interagir avec des machines uniques, comme la lanterne magique.

Enfin, je m’occupe de la conception et de l’animation d’une série d’ateliers pour deux classes de seconde, sur le thème du rebelle au cinéma.
Ces classes suivent un programme spécialement conçu pour elles, qui inclut quatre projections de films à la Cinémathèque et trois ateliers théoriques. Le but de ces derniers est de montrer, par exemple, les différents types de rebelles au cinéma, comment la mise en scène est utilisée pour valoriser le personnage du rebelle, comment la caméra se révolte elle-même, combien la rébellion est traitée différemment en fonction des films… C’est très riche.  

Tu m’as dit que tu étais d’origine italienne, pourquoi avoir choisi de travailler en France, et qu’est-ce que tu apprécies ici dans la culture ?


 Mon arrivée en France n’était qu’un hasard de la vie, mais j’apprécie beaucoup la façon dont on aborde la pédagogie du cinéma ici. En Italie ça n’existe tout simplement pas. Cette mise en avant de la pédagogie artistique, ça a été une excellente surprise pour moi. Je rêvais de cela !  

Comment prépares-tu tes visites guidées ?  

 Deux mois avant une exposition, nous avons déjà une idée générale de son contenu qui nous permet de commencer à se préparer. Les responsables du Service pédagogique nous sélectionnent des documents (articles, extraits de textes, critiques). Et puis évidemment il s’agit de voir tous les films - prêtés par le service, en DVD, ou disponibles  en consultation à la BiFi - quand un réalisateur est mis à l’honneur par l’exposition en cours. Pour Martin Scorsese, il y en avait une quarantaine.  

Du coup tu les as tous vus ou revus ?
 

 Oui, il y en a que j’ai vu pour la première fois, d’autres que j’ai revus avec plaisir. C’est un cinéaste que j’aime beaucoup.
Ensuite, pour poursuivre sur la préparation, nous suivons une visite avec le commissaire d’exposition, qui nous explique pourquoi il a sélectionné les œuvres et selon quels principes il a  conçu leur aménagement.
Pour l’exposition Tim Burton, on a même eu droit à une visite avec le cinéaste en personne.
C’est un moment passionnant qui précède de peu l’ouverture de l’exposition au public, et où nous mettons au point les derniers détails de notre discours. Puis viennent les vernissages, qui sont un autre moment déterminant, parce que nous voyons ce qui intéresse les gens, et nous comprenons davantage sur quelles informations faudra insister et comment donner de corps à certaines explications.
Nous y rencontrons souvent des gens du milieu cinématographique, qui nous apprennent beaucoup de choses.  

Par exemple ?
 

 Par exemple, pour l’expo François Truffaut un monsieur m’a dit que la première apparition à l’écran de Jean-Pierre Léaud, ce n’était pas dans Les 400 coups mais en tant que figurant dans un film de cape et d’épée (apparemment introuvable).
Ces infos, bien sûr, ne sont pas toujours faciles à vérifier…  

Comment se passent les visites en fonction des différents publics : adultes, enfants, ados ?
 
 
 Avec les enfants, c’est toujours magique. Ils participent beaucoup, ils manifestent leur enthousiasme sans filtre.
Avec les adolescents, c'est souvent plus difficile d'établir un échange.
Et avec les adultes ça se passe très bien, ils sont passionnés et attentifs bien qu’un peu plus timides que les enfants : ils posent quand même moins de questions qu'eux !
Nous le rappelons toujours, avant que la visite débute : toutes les questions sont toujours bienvenues, que nous les conférenciers nous aimons y répondre, et que nous ne nous attendons pas à des questions pointues de spécialistes.
Les questions nous donnent une excellente occasion de rebondir, et rendent nos visites plus vivantes.
Alors n’hésitez pas lors de votre prochaine visite guidée !

Je vais me faire l’avocat du diable : le cinéma est un art accessible, grand public,  tout le monde aime ça et tout le monde a l’impression de connaître et de comprendre, non ? Quel est le véritable apport d’une visite guidée à la Cinémathèque ?

 Nous accompagnons le visiteur de manière narrative, nous réfléchissons à des liens entre les œuvres présentées, de manière à garder vive l’attention et l’écoute des visiteurs. Nous choisissons de parler d’un élément, et nous en faisons un prétexte pour explorer toute l’œuvre d’un cinéaste, pour traverser les motifs de son travail.
Par exemple, pour Marin Scorsese, je montre volontiers les photos de réalisées par Brigitte Lacombe lors des tournages : cela me permet d’évoquer le rôle un peu exceptionnel du « spécial photographer », la fabrication d’un film et le contexte hollywoodien. Cet élément, qui apporte un éclairage particulier à l’œuvre et au travail de Scorsese, n’aurait sans doute pas parlé au visiteur s’il l’avait découvert tout seul. Le guide est aussi un bon moyen de rythmer la visite : tout seul, on peut se sentir un peu perdu.

Quelles sont vos pièces favorites dans le Musée ou dans l’exposition en cours (Martin Scorsese) ?

Charlotte
 : J’adore le zootrope[1] dans le Musée. Pour moi ça représente parfaitement la magie de l’image animée, avant le cinéma. Je trouve d’ailleurs que tout le musée est pensé pour permettre au visiteur de se projeter, de s’imaginer jouant au cinéma, de fantasmer ce monde. J’aime aussi une certaine robe verte en dentelle, présentée parmi les costumes…

Francesca
 : pour ma part j’aime énormément le Théâtre optique, une machine brevetée par Emile Reynaud en 1888, qui reprend le principe du praxinoscope[2] C’est la première machine qui a permis de projeter des dessins en mouvement, quelques années avant que les frères Lumière, avec le Cinématographe, mettent au point la projection en mouvement d’images photographiques.
Je trouve que sa machine est géniale et si j’étais de nature jalouse, je serais jalouse de ne pas l’avoir inventée moi-même !
Il y a aussi un document exceptionnel dans l’exposition Scorsese : il s’agit d’une sorte de story board qu’il a dessiné à l’âge de 10 ans, pour un film imaginaire intitulé Eternal City. On voit que sa vocation était absolue et qu’il avait déjà un sens inouï de l’image et du détail !     


L’exposition Martin Scorsese s’achève le 14 février.

Pour découvrir les visites guidées de la Cinémathèque,cliquez ici

Le site de la Cinémathèque  




[1] Se fondant sur la persistance rétinienne, le zootrope est un jouet optique qui permet de donner l'illusion de mouvement. (source : Wikipédia)
[2] Le praxinoscope améliore le zootrope dont il emprunte le principe de la bande de douze dessins décomposant un mouvement cyclique. Comme dans le zootrope, cette bande interchangeable est disposée à l'intérieur d'un tambour qui tourne autour d'un axe servant accessoirement de pied. (source : Wikipédia)  
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