Au musée d'Orsay avec la régisseuse des œuvres d’art graphique
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« Avant le XIXè siècle, les œuvres n’étaient pas pensées pour bouger »

Interview de Marie L, régisseuse d’œuvres d’art au Musée d’Orsay.

Au musée, le régisseur gère l’organisation matérielle de tout mouvement d’œuvres, du transport au stockage. Il obtient les autorisations douanières quand les pièces doivent partir à l’étranger, souscrit les contrats d’assurance, vérifie leur bonne protection lors de l’emballage… Pour en savoir plus sur ce métier de l’ombre, Mes Sorties Culture a interviewé Marie L., la jeune régisseuse des œuvres d’art graphiques au Musée d’Orsay.


C’est quoi, un régisseur d’œuvres d’art ?

Mon travail n’est pas connu et c’est normal : tout est fait pour que cette étape passe inaperçue. Si j’ai bien fait mon boulot, quand vous arrivez pour visiter une exposition, vous avez l’impression que tout est là « comme par magie » alors qu’il a fallu trouver mille astuces pour transporter les œuvres, les accrocher, les faire voyager dans de bonnes conditions et faire en sorte qu’elles soient là au moment du « lever de rideau », à l’ouverture de l’exposition.
Parfois, c’est moins une !


Est-ce que les œuvres du musée d’Orsay « bougent » beaucoup ?

Oui, les œuvres du musée sont souvent en mouvement, que ce soit pour des restaurations, les expositions sur place ou des prêts à d’autres musées dans le monde entier. Avec le Louvre, la Bibliothèque nationale de France et le Centre Pompidou, Orsay est l’une des entités culturelles les plus importantes du pays pour ce qui est du nombre de « mouvements » d’œuvres.


Parle nous un peu des compétences que tu mobilises pour exercer ton métier !

C’est un savant mélange de compétences logistiques, techniques, et juridiques et c’est surtout un travail d’équipes. Je rencontre des gens extraordinaires qui ont des connaissances hyper pointues et à leur contact j’apprends toujours de nouvelles choses : c’est un métier qu’on apprend sur le terrain, par la pratique. Il y a beaucoup de concentration, beaucoup de minutie et chaque « mouvement » est savamment chorégraphié.  Et les plus forts pour ces chorégraphies, ce sont les japonais !


As-tu une technique étonnante en tête ?

Oui pour les sculptures, on utilise souvent des « skis » paraffinés et légèrement coudés que l’on glisse entre le socle et la statue, de sorte à l’y faire glisser sans risque. On fait chaque jour des prouesses techniques !


Qu’est-ce que tu aimes le plus dans ton métier ?

Le côté relationnel : il faut une excellente coordination entre les personnes qui sont en charge du transport de l’œuvre, d’un bout à l’autre de la chaine. Mon rôle en tant que responsable, c’est de bien traduire et communiquer les besoins à chaque étape, au service de l’œuvre d’art et du public qui pourra la découvrir in fine. Je considère aussi que c’est un métier de médiation, puisque finalement tout ce travail de déplacement des œuvres nous permet de donner au public l’occasion d’en profiter dans les meilleures conditions possibles, et en pensant aussi aux générations futures.
C’est un travail qui pose sans cesse de nouveaux défis : il faut trouver des solutions, et faire preuve d’autant de créativité que de logique. Par exemple, pour la restauration de l’Atelier de Courbet, il a été imaginé une boîte en verre pour que le public puisse voir les restaurateurs au travail.
Il y aussi une intimité incroyable avec les œuvres. Enfin, j’ai la chance de beaucoup voyager et je travaille là où j’ai toujours rêvé de travailler !


Il y a aussi une part de connaissances scientifiques ?

Oui même si les spécialistes en l’occurrence ce sont les restaurateurs. Avant le XIXè siècle, les œuvres étaient rarement pensées pour bouger et être manipulées. Il faut donc s’assurer que les mouvements les affectent le moins possible. Malgré tout, certains peintres ont pensé à la pérennité de leur œuvre : Degas, par exemple,  avait créé un fixatif particulier…dont les propriétés se sont inversées avec le temps. Aujourd’hui, ce fixatif est pulvérulent (il se réduit en poudre, NDLR), et fragilise l’œuvre au lieu de la conserver… Autre exemple : il faut savoir que sur le cuivre, une empreinte digitale peut apparaître 30 ans après qu’on l’ait touché. Tout ça, je dois en avoir conscience.


Quelles sont les œuvres les plus fragiles à Orsay ?

Le pointillisme nous donne beaucoup de fil à retordre : Seurat utilisait des toiles d’assez mauvaise qualité, qui vieillissent mal.
Signac, lui, peignait les cadres autant que les toiles, du coup les cadres font partie intégrante de l’œuvre et ajoutent une dose de complexité au déplacement des tableaux.
Mais le plus compliqué c’est les peintures sur bois ; heureusement on n’est pas trop concernés à Orsay. Le bois est une matière qui se transforme de mille façons, et c’est compliqué à préserver comme à transporter.
Sinon parmi les œuvres contemporaines, il y a toutes les oeuvres réalisées à partir de dérivés du pétrole qui en général vieillissent mal : je n’aimerais pas m’occuper d’un Jeff Koons par exemple !


Ce n’est pas trop stressant de travailler avec des œuvres à la valeur inestimable ?

Si mais on apprend à se détacher de la valeur : à Orsay tout étant inestimable, on ne peut pas y penser en permanence…Par contre j’ai toujours une appréhension au moment de lâcher la toile, quand elle est en place sur le mur. Et le pire, c’est de voir le public en interaction avec les œuvres…J’ai un regard complètement déformé ! Voir le public tout près des toiles, tout de suite, ça m’angoisse! Tous les moments où l’œuvre est entre les mains de transporteurs non spécialisés sont stressants aussi…


Tu me fais penser aux parents qui ont peur de confier leurs enfants à une nouvelle baby-sitter…

C’est exactement ça ! Ce sont mes bébés et s’ils ne sont pas bien, moi non plus.


Question bonus : quels sont tes musées parisiens préférés ?

Le musée de la vie romantique et le musée Zadkine.

Pour découvrir le musée de la vie romantique avec une visite guidée, cliquez ici

Pour découvrir le musée Zadkine avec une visite guidée, cliquez ici


Et un conseil pour les visiteurs du musée d’Orsay ?

A Orsay il n’y a pas que les impressionnistes. Il y a notamment toute une section consacrée à l’art décoratif ; et aussi une splendide sculpture de Valéry Hugotte, « Aurore », de 1900. Je recommande aussi les œuvres animalières du célèbre scukpteur Pompon. En un mot,  il faut explorer !

Pour découvrir le musée d’Orsay avec une visite guidée, cliquez ici
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