Un immeuble, des femmes et Paul Signac
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Je suis le Castel Béranger, premier immeuble de rapport à loyer modéré édifié en style Art Nouveau à Paris. Hector Guimard m'a entièrement conçu entre 1895 et 1898. En 1897, Paul Signac, peintre, anarchiste, ami de Van Gogh, Fénéon, Bonnard, Gide, Monet… et sa femme se sont installés entre mes murs…

Je m’appelle Jeanne Selmersheim.
Je suis née en 1877. Je suis mariée à l'architecte et décorateur Pierre Selmersheim, mon cher amour, et nous avons trois enfants. Nous sommes en 1899 et nous venons d’emménager au Castel Béranger qui est situé plus précisemment à Auteuil.
J’aime beaucoup peindre. Mes thèmes de prédilection sont les fleurs et les jardins. Je sais qu’un peintre habite l’immeuble, il faudra que je lui demande s'il accepte de me donner des cours.

Je m’appelle Berthe Roblès.
Je suis née en 1862. Je suis mariée au peintre Paul Signac, mon cher amour. Nous nous sommes rencontrés en 1880 au cabaret du Chat Noir, nous étions bien jeunes alors... A cette époque, il a 17 ans, et pourtant il est déjà un peintre installé dans un atelier de Montmartre. Dès le début, notre couple est fusionnel. Nous nous sommes mariés en 1892, après neuf ans de vie commune. Paul, à cette date, est un artiste reconnu. Je suis tout pour lui : son amie et sa muse, son modèle, sa plus fidèle admiratrice, son amante… notre lien ne peut se rompre. Il m’a représentée dans son fameux tableau "Femme à l'ombrelle". Il me peint même en train de lire le journal ou me coiffer ! Mon seul regret est de n’avoir point d’enfant.
Nous sommes en 1899 et des nouveaux voisins viennent d’emménager. Il faudra que je fasse leur connaissance et leur souhaite la bienvenue au Castel Béranger.

Je m'appelle Paul Signac.
Avec Georges Seurat, nous avons inventé le pointillisme. Tous les deux, nous juxtaposons des petites touches de couleurs contrastées sur nos tableaux, et soi-disant que c'est notre œil qui effectue le mélange. Ainsi un point bleu à côté d'un point jaune donnerait la sensation du vert... Je sais que ma chère Berthe est très fière de moi.
Nous sommes en 1899 et des nouveaux voisins viennent d’emménager. Il faudra peut-être que je les rencontre.

Nous, les Selmersheim, sommes devenus amis avec le couple Signac et je suis des cours avec le peintre Paul Signac ! Quelle chance ! Ils nous invitent même à La Hune, leur villa de Saint-Tropez ! Et c’est alors que l’irréparable va se produire…

Nous, les Signac, n’aurions jamais dû sympathiser avec nos nouveaux voisins car l’irréparable, je le pressens, va se produire… Nous partons en vacances en famille, eux avec leurs enfants, Paul et moi. Paul et Jeanne sortent ensemble, je le sais. Je me réfugie souvent chez les Bonnard où, ironie du sort, Marthe, également délaissée par son mari, est une fidèle compagne d’infortune. Dieu, que je me sens seule !

En 1910, Paul et moi, Jeanne, sommes enfin ensemble. Que je l’aime ! Décembre 1912. Je viens de divorcer de Pierre. Je suis sûre qu’un jour nous aurons un bébé… Ce sera une fille, je le sens. Nous l’appellerons Ginette. Quel bonheur ! Mais quel nom va porter cet enfant ?

Même avec sa nouvelle famille, Paul continue à m’entretenir, moi, Berthe, sa femme. Paul continue à consacrer deux heures par jour à sa correspondance. Dans ses missives journalières, il me présente sa petite Ginette comme sa seule chance d’avoir un enfant. Paul se soucie de l’avenir de sa fille. Un enfant adultérin n’existe pas à notre époque. C’est pourquoi le 6 avril 1927, Paul devient son père adoptif et moi, Berthe sa femme, dont il n’a pas divorcé, je deviens de fait la mère officielle de Ginette qui prend alors le nom de Signac. Drôle de famille où deux femmes se partagent un enfant.…

Paul mourra en 1935. Puis Berthe en 1942. Et ensuite c’est le tour de Jeanne qui décèdera en 1958.

Je m’appelle Ginette Signac. Comme mes parents, je peins des petits points et j’achète des tableaux de petits points. A ma mort, ils seront légués à plusieurs musées de France… comme par exemple "Femme sous la lampe" de mon père, Paul Signac.

Je m’appelle Charlotte Hellman. Paul Signac est mon arrière-grand-père. Je dispose de sa généreuse correspondance, et je dois encore dépouiller les lettres écrites à Berthe…  

Je suis le Castel Béranger. Transformé en copropriété en 1998, réhabilité et restauré, mes murs sont encore habités. Je suis classé monument historique et je suis encore bien vivant, riche de mes secrets…


Les tableaux affichés sont :
 - Femme à l’ombrelle, Paul Signac, 1893, Musée d’Orsay
 - Femme sous la lampe, Paul Signac, 1890, Musée d’Orsay
 - Le jardin de la villa à La Hune, St. Tropez, Jeanne Selmersheim-Desgranges, 1909, Collection particulière
 - Femme se coiffant (Berthe Signac), Paul Signac, 1892, Collection particulière


Au Musée Jacuemart-André, au travers de l’exposition Signac, les harmonies colorées (jusqu'au 19 juillet 2021), découvrez l’œuvre de Paul Signac (1863-1935), maître du paysage et principal théoricien du néo-impressionnisme, à travers près de 70 peintures issues de collections privées.

N'hésitez pas à aller voir les tableaux de Signac, Seurat et autres pointillistes au Musée d'Orsay en profitant de ses visites guidées.

Il est possible de descendre dans le sud pour aller voir des peintures de Jeanne Selmersheim au Musée de L'annonciade à Saint-Tropez. Musée consacré aux mouvements Nabis, pointilliste et Fauve, il présente, entre autres, des œuvres de Paul Signac, Georges Seurat, Maximilien Luce, Henri-Edmond Cross, Théo van Rysselberghe et Jeanne Selmersheim-Desgrange...

Régulièrement, des visites guidées du Quartier d'Auteuil sont organisées. 


Lisez les confidences de Charlotte Hellman dans son livre Glissez, mortels... qui a inspiré cette digression à votre rédacteur

Prenez-en plein les yeux avec Signac au temps d'harmonie dans l'excellente collection Découvertes Gallimard

Ou un exposé des œuvres de Georges Seurat

N'hésitez pas à compulser le catalogue du Musée de l'Annonciade


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