Les deux visages de la nonne
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Imaginez le recueillement monastique croisant l’espièglerie d’un peintre facétieux... Les deux tableaux de Martin van Meytens ne sont-ils pas le meilleur exemple du ton licencieux et du libertinage propres au 18e siècle ?

Le 18e siècle, aussi appelé Siècle des Lumières, est une période de grands bouleversements culturels et sociaux en Europe, avec une remise en question des institutions religieuses. L’art libertin s’y développe, particulièrement en France, reflet d’une société où aristocratie et bourgeoisie sont en quête de plaisir et d’émancipation des mœurs. Cette période voit l’émergence des salons, où l’on discute philosophie, amour et… plaisirs. L’affaiblissement de la censure permet aux artistes d’explorer des thèmes jusqu’alors interdits. 

Loin d’être vulgaires, marquant le début d’une réflexion artistique sur la représentation du désir amoureux, les peintures libertines du 18e siècle se distinguent par leur raffinement esthétique, et bien sûr, leur contenu érotique ou sensuel, parfois explicite. Y sont mis en scène des amoureux, des rencontres galantes, des scènes coquines voire intimes.

Dans "La Gimblette" de Jean-Honoré Fragonard, une jeune femme joue avec un petit chien qui tente d’attraper une "gimblette" (petit biscuit) qu’elle tient à la main. Le geste, la position du chien (et de sa queue…) et le sourire de la jeune femme sont chargés de sous-entendus érotiques.
"L’odalisque brune" de François Boucher est une jeune femme allongée de dos, presque nue, dans un décor de tentures et de coussins. Le corps est sensuel, les petites fossettes de ses fesses attirent la main, sa peau laiteuse contraste avec les tissus précieux. 

Martin van Meytens (1695–1770) est un peintre suédois, principalement reconnu pour ses portraits, et peu porté au libertinage pictural. Il se spécialise dans le portrait de cour, comme ce sage "Portrait de la famille du Comte Carl Gustaf von Tessin", ou ce sérieux "Portrait de Frédéric Ier, 1676-1751, roi de Suède, landgrave de Hesse-Cassel", datant de 1730-1731. À Vienne, il devient le peintre officiel de la cour impériale des Habsbourg.  

Pourtant, dans le double portrait de la "nonne agenouillée", recto et verso, datant de 1731, le pinceau du maître devient licencieux, quittant la rigidité des portraits. 

Côté recto, une nonne incarne la dévotion la plus pure. Les mains jointes pour une sage prière, à genoux sur son prie-Dieu, elle est censée adresser ses pensées à une entité céleste. Mais ses yeux sont tournés vers l’angle supérieur droit, un sourire malicieux se glissant sur ses lèvres. Et si, derrière chaque prière, il y avait une petite pensée coquine ? En effet, même si tout semble paisible et classique... voilà qu’un visage, malicieux et un brin moqueur, fait irruption dans le coin supérieur droit, venant bousculer la scène. 

Mais que dire du verso ? La scène change du tout au tout. Le peintre, espiègle et, avouons-le, un brin salace, nous réserve une sacrée (est-ce bien le bon mot ?) surprise : la même nonne, toujours en prière, des rubans aux couleurs vives, apparaît de dos, jupon soulevé, dévoilant avec audace son joli derrière et ses courbes au regard du spectateur médusé. 

Ces tableaux de petit format appartenaient autrefois à la collection du comte Carl Gustav von Tessin, accrochés dans une petite pièce de sa chambre, que le comte utilisait – bien entendu – comme toilettes.

Les représentations de nonnes ou religieuses "libertines" au 18e siècle sont assez rares. Elles se trouvent surtout dans des œuvres érotiques ou semi-clandestines (gravures, petits tableaux de cabinet, séries libertines), souvent anonymes, et dispersées dans des petites collections publiques et privées. Ce qui renforce la valeur de cette "nonne agenouillée" de Martin van Meytens.


Pour les fans du 18e siècle :

Le Palais Galliera, à Paris, propose, lors d’une exposition "La mode au 18e siècle, un héritage fantasmé" du 14 mars au 12 juillet, une plongée fascinante dans l'univers vestimentaire du Siècle des Lumières. Cette exposition dévoile comment la mode du 18e siècle, avec ses robes à paniers, ses perruques poudrées et ses ornements raffinés, continue d'inspirer les créateurs contemporains.

Le Musée Cognacq-Jay, à Paris, rassemble les œuvres du 18e siècle acquises par Ernest Cognacq, fondateur des Grands magasins de la Samaritaine, et propose aux visiteurs des collections et expositions dédiées à une meilleure compréhension de la société et de l’art français au 18e siècle.

Le Musée des Arts Décoratifs, à Paris, nous fait plonger, au travers d’une exposition, au cœur de l’intimité d’une demeure aristocratique du 18e siècle et de ses habitants, maîtres, domestiques et animaux familiers, grâce à "Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier", du 18 février au 5 juillet.

La majorité des Musées de Beaux-Arts et hôtels particuliers en France contiennent meubles, peintures et objets du 18e siècle. Impossible de les citer tous… 


Et les lecteurs et cinéphiles :  

La Religieuse est un roman de Denis Diderot publié à titre posthume en 1796. Il raconte le parcours de Suzanne Simonin, une jeune femme contrainte de devenir religieuse contre sa volonté. Le roman dénonce les abus de pouvoir des autorités religieuses et explore les thèmes de la liberté et de la dignité humaine.

Sydney Sweeney interprète, dans le film Immaculée, une jeune religieuse américaine qui s’installe dans un couvent isolé de la campagne italienne. L’accueil est chaleureux, mais rapidement elle comprend que sa nouvelle demeure abrite un sinistre secret et que des choses terribles s’y produisent…

Pour ce faire plaisir, l’anthologie Le 18e Siècle Libertin - De Marivaux à Sade réunit des textes raffinés sur la quête du plaisir et l’émoi des sens, interrogeant sur la liberté et le bonheur humain. Boucher, Fragonard, Greuze, Lancret, Saint-Aubin, Watteau et autres chantres de la fête galante accompagnent magnifiquement ces invites non déguisées à la délectation.


Où voir les tableaux libertins cités ?  

1 - "La Gimblette", vers 1770, Jean-Honoré Fragonard, Alte Pinakothek, Munich
2 - "L’odalisque brune", 1740, François Boucher, Musée du Louvre, Paris  

Et ceux de Martin van Meytens ?
 

3 - "Portrait de la famille du Comte Carl Gustaf von Tessin", 1730-1731, National Portrait Gallery, Suède
4 - "Portrait de Frédéric Ier, 1676-1751, roi de Suède, landgrave de Hesse-Cassel", 1730-1731, Musée national, Stockholm, Suède
5 - "Nonne agenouillée", recto, 1731, Musée national, Stockholm, Suède
6 - "Nonne agenouillée", verso, 1731, Musée national, Stockholm, Suède


Comme tout finit en chanson, Brassens met une "religieuse" en chanson, petite satire tendre et irrévérencieuse.

Bonnes visites coquines et libertines !


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