Credits image :
Two skeletons dressed as lady and gentleman. Etching, 1862. Lettering: "Punch, or the London Charivari" "The Arsenic Waltz" "The new Dance of Death
Le
20 octobre 2026,
En 1775, l'apothicaire
suédois Carl Wilhelm Scheele verse de l'arsenic blanc dans une solution de
cuivre et obtient un vert qu'on n'avait jamais vu : franc, lumineux, aussi beau
à la bougie qu'au grand jour. Jusque-là, le vert se composait: un bain de bleu
sur un bain de jaune. Mais la couleur ne restait pas. Le vert de Scheeele, lui, ne passe pas. Le siècle s'y jette : papiers peints, bougies, papillotes de bonbons, couronnes de bal.
Scheele avait prévenu un ami que sa trouvaille était vénéneuse. On a retenu la
couleur et oublié le reste.
Neuf cents grains dans une robe de bal
Le 20 novembre 1861, Matilda Scheurer meurt à Londres. Elle avait Dix-neuf ans et était poudreuse de feuilles chez un fabricant de fleurs artificielles. Elle vomissait vert, le blanc de ses yeux avait verdi, et elle a dit à son médecin que tout ce qu'elle regardait était vert. C'était la quatrième fois en dix-huit mois que la même cause la rendait malade. Cette fois, elle ne s'est pas relevée.
La Ladies' Sanitary Association achète en boutique des couronnes et des étoffes vertes, et les confie au chimiste August Wilhelm Hofmann. Il publie ses chiffres dans le Times du 1er février 1862 sous le titre « La danse de la mort ». Dans une tarlatane de bal, l'arsenic peut peser jusqu'à la moitié du poids du tissu : neuf cents grains pour une robe, soit près de soixante grammes. Une soirée de danse en fait tomber soixante grains, soient quatre grammes de poudre. Quatre à cinq grains tuent un adulte. La semaine suivante, Punch, un magazine satirique britannique publiait « La valse de l'arsenic », dédiée aux marchands de robes et de couronnes vertes.
Ce que personne ne voulait savoir
À Paris, Maxime Vernois, vice-président du Conseil d'hygiène de la Seine, avait décrit le pire dès 1859. Dans les ateliers, les apprêteurs étalaient la pâte verte bras nus, sur des cadres cloutés où ils se lacéraient les mains : ils en étaient donc imprégnés en permanence.
La France et l'Allemagne légifèrent. Le Parlement britannique, jamais. Ce qui a tué le vert de Scheele, ce ne sont pas les médecins, c'est l'aniline qui donnait le même effet de couleur pour moins cher.
En 1982, dans Nature, David Jones et Kenneth Ledingham passent à la fluorescence X un fragment de papier peint de Longwood House, la dernière résidence de Napoléon. Leur constat : « le papier peint contient assez d'arsenic pour rendre malade, probablement pas pour tuer ». Depuis, l'équipe d'Alessandro Lugli a rendu à Napoléon sa tumeur gastrique de plus de dix centimètres. On a donc retenu du vert de Scheele un mort célèbre qui n'en est probablement pas mort, et oublié une ouvrière de dix-neuf ans qui en est morte à coup sûr. Le titre de cet article est faux : ce vert ne tuait pas ses propriétaires, il tuait ceux qui le fabriquaient.
Neuf cents grains dans une robe de bal
Le 20 novembre 1861, Matilda Scheurer meurt à Londres. Elle avait Dix-neuf ans et était poudreuse de feuilles chez un fabricant de fleurs artificielles. Elle vomissait vert, le blanc de ses yeux avait verdi, et elle a dit à son médecin que tout ce qu'elle regardait était vert. C'était la quatrième fois en dix-huit mois que la même cause la rendait malade. Cette fois, elle ne s'est pas relevée.
La Ladies' Sanitary Association achète en boutique des couronnes et des étoffes vertes, et les confie au chimiste August Wilhelm Hofmann. Il publie ses chiffres dans le Times du 1er février 1862 sous le titre « La danse de la mort ». Dans une tarlatane de bal, l'arsenic peut peser jusqu'à la moitié du poids du tissu : neuf cents grains pour une robe, soit près de soixante grammes. Une soirée de danse en fait tomber soixante grains, soient quatre grammes de poudre. Quatre à cinq grains tuent un adulte. La semaine suivante, Punch, un magazine satirique britannique publiait « La valse de l'arsenic », dédiée aux marchands de robes et de couronnes vertes.
Ce que personne ne voulait savoir
À Paris, Maxime Vernois, vice-président du Conseil d'hygiène de la Seine, avait décrit le pire dès 1859. Dans les ateliers, les apprêteurs étalaient la pâte verte bras nus, sur des cadres cloutés où ils se lacéraient les mains : ils en étaient donc imprégnés en permanence.
La France et l'Allemagne légifèrent. Le Parlement britannique, jamais. Ce qui a tué le vert de Scheele, ce ne sont pas les médecins, c'est l'aniline qui donnait le même effet de couleur pour moins cher.
En 1982, dans Nature, David Jones et Kenneth Ledingham passent à la fluorescence X un fragment de papier peint de Longwood House, la dernière résidence de Napoléon. Leur constat : « le papier peint contient assez d'arsenic pour rendre malade, probablement pas pour tuer ». Depuis, l'équipe d'Alessandro Lugli a rendu à Napoléon sa tumeur gastrique de plus de dix centimètres. On a donc retenu du vert de Scheele un mort célèbre qui n'en est probablement pas mort, et oublié une ouvrière de dix-neuf ans qui en est morte à coup sûr. Le titre de cet article est faux : ce vert ne tuait pas ses propriétaires, il tuait ceux qui le fabriquaient.