La première photo moderne
«L'Entrepont », tel est le nom de cette photo de 1907, signée par l'un des pères de la photographie moderne, l'américain Joseph Stieglitz. Une image à la fois documentaire et hautement graphique qui, dans l'histoire de la photographie du 20e siècle, compte parmi les plus importantes : elle signe le passage du pictorialisme – une photo qui cherchait à se rapprocher des techniques de la peinture – au modernisme – une photo qui met plutôt l'accent sur les qualités formelles de l'image et fait de la photo un art à part entière.

 Dans notre monde englouti sous les images, le plus souvent filtrées ou retouchées, il est un peu difficile de saisir la révolution qu'une telle photo a pu produire.Revenons un peu sur l'histoire de sa création  et sur les légendes qu'elle a fait naître.

 Lorsqu'il tombe sur cette scène, Stieglitz est en voyage à bord d'un transatlantique, en compagnie de sa femme et de sa fille. Il part pour l'Allemagne, d'où sa famille est originaire. Et il voyage en 1ère classe, ce qui lui donne ce point de vue précis sur le bateau. En effet, dans cette scène, on voit clairement deux strates se détacher, comme deux mondes hermétiques : un pont supérieur sur lequel se pressent toutes sortes de gens, pour prendre l'air et éventuellement regarder ce qui se passe plus bas, et en-dessous, le fameux entrepont, qui correspond en fait à la classe réservée aux moins fortunés. En l'occurrence, il s'agit de travailleurs de retour des Etats-Unis où ils ont travaillé quelques mois ou quelques années.

Cette photo documentaire sera souvent interprétée – à tort – comme montrant des familles d'immigrés venus tenter leur chance aux Etats-Unis. Non seulement ce n'est pas vrai factuellement, mais en plus Stieglitz, qui tenait beaucoup à cette photo, ne voulait pas du tout lui insuffler un sens politique. 

En 1942, il parlera ainsi de ce cliché : « Sur le pont supérieur, regardant par-dessus la rambarde, il y avait un jeune homme avec un chapeau de paille. La forme du chapeau était ronde. Il regardait les hommes et les femmes et les enfants du pont inférieur… Un chapeau de paille rond, une cheminée penchée à gauche, l'escalier penché à droite, la passerelle blanche avec ses barrières de chaînes - les bretelles blanches sur le dos d'un passager sur le pont inférieur, les formes rondes des machineries, un mât qui coupe le ciel, créent une forme triangulaire… J'ai vu une photo avec des formes et ceci me rappelle les sentiments que j'ai sur la vie. » 

Le chapeau de l'homme sur le pont supérieur a été le vrai déclic : en l'apercevant, le photographe a couru chercher son appareil dans sa cabine pour saisir l'instant.Et s'il ne faut pas surinterpréter ses intentions, on peut du moins avancer que l'on sent dans cette densité humaine en mouvement le bouillonnement de la modernité, les débuts des grands voyages "de masse" et des rencontres à grande échelle entre les cultures. Stieglitz a su capturer ce changement de rythme, cette accélération, dans un cliché à la composition parfaite et qui n'a même pas été recadré : une photo-manifeste pour tous ses successeurs.    

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