Ecce Homo : le Christ scandalisant l’Allemagne
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Il fait une chaleur écrasante. La populace est là, telle une mer déchaînée. Jésus vient d’être arrêté, interrogé, accusé sans preuve solide. Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée, cherche une issue pour éviter la mise à mort. Espérant apaiser la population déchaînée, il ordonne de fouetter Jésus. Les soldats flagellent alors celui-ci et se moquent de lui en disant "Salut à toi, roi des Juifs !". Ils lui jettent un manteau pourpre sur les épaules, puis tressent et posent une couronne d’épines sur sa tête. Une parodie de royauté, cruelle et grotesque.

Pilate, de nouveau, sort et dit à la foule pleine de colère : "Voyez, je vous l’amène dehors pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation". Jésus apparaît alors, chancelant, meurtri, portant encore les attributs ridicules qu’on lui a imposés. C’est à ce moment précis que Pilate prononce ces mots devenus célèbres, "Ecce Homo" (c’est-à-dire "voici l’homme"), espérant que la vision de Jésus en sang, humilié, suffira à calmer les esprits. Mais non. Rien n’y fait.

Convaincu que Jésus n’a commis aucun crime politique, Pilate finit pourtant par céder. Il se lave les mains, acte de renoncement, et livre Jésus pour être crucifié : "Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation". Le destin de Jésus est scellé. Il deviendra Jésus-Christ.

Le manteau pourpre, la couronne d’épines, la croix, et Pilate se lavant les mains resteront gravés dans l’Histoire. La scène où Pilate prononce "Ecce Homo" montre un homme livré à la vindicte populaire, et un pouvoir politique impuissant face à une foule chauffée à blanc.

Dans le tableau "Ecce Homo" (1925) de Lovis Corinth (1858-1925), Pilate, Jésus et un soldat sont mis en scène avec un effet dramatique. Le personnage central, Jésus, contraste fortement, sanguinolent, dénudé, couronné d'épines et vêtu d'un vêtement rouge symbolisant son sacrifice imminent. Ses bras liés soulignent la gravité de son sort. 

Beaucoup des tableaux religieux de Lovis Corinth se rapportent aux épisodes de la Passion, comme "Le port de la croix" (1909), "La crucifixion" (1907) ou "La descente de la croix" (1895), avec une forte intensité expressionniste. Jésus n’y est pas une figure lointaine et idéalisée : il est un homme vulnérable, écrasé par la douleur, entouré d’une humanité souvent brutale ou indifférente, nous rapprochant des préoccupations existentielles de l’époque de Corinth (guerre mondiale latente ou passée, montée du fascisme, crise de la foi, fragilité du corps…).

Lovis Corinth, figure majeure de la peinture allemande, s’impose comme un artiste au style vibrant, énergique, marqué par une grande liberté de touche.
Il n’est pas un peintre particulièrement religieux. Son tableau "Ecce Homo" condense la manière dont il aborde ce thème : il ne cherche pas l’iconographie lisse, mais une tension dramatique et une méditation sur la condition humaine. Il ne se doute pas que cette vision crue du Christ deviendra, quelques années plus tard, l’un des symboles de la violence idéologique exercée contre l’art moderne en Allemagne. À sa sortie, l’œuvre dérange déjà. Sous le IIIᵉ Reich, elle sera carrément classée “art dégénéré”.

Et nous, spectateurs de "Ecce homo" ? Sommes-nous seuls devant le tableau, ou faisons-nous partie de la foule qui crie : "Crucifiez-le !" ?


Pour aller plus loin :  

La Berlinische Galerie, à Berlin, prépare une grande exposition, du 9 octobre 2026 au 25 janvier 2027, "Lovis Corinth : Puis vint Berlin !". Elle retracera l'ascension fulgurante de Corinth et son impact considérable sur la scène artistique berlinoise. Son caractère résolument moderne, tant dans son œuvre que dans son mode de vie et sa pensée, y sont mis en lumière.

La basilique de l'Ecce Homo, située dans la Via Dolorosa à Jérusalem, est une église construite durant la deuxième moitié du 19e siècle à l'endroit où, selon les Évangiles et la tradition, Jésus est présenté à la foule par Ponce Pilate sous ces mots "Ecce Homo". L'église a été consacrée en basilique en 1902.

Un peu de lecture :  

Le catalogue de l’exposition que, à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Lovis Corinth, le Musée d'Orsay a consacré, en 2008, à cet artiste célèbre en Allemagne, mais encore peu connu en France.

Dans le roman Voici l’homme, de Michael Moorcock, le héros remonte le temps, du milieu du 20e siècle jusqu'en l'an 28, pour chercher le Christ et assister à sa crucifixion. Sur la Terre Promise, il rencontre Jean-Baptiste, le prophète. Mais Jean le Baptiste le regarde, comme si l'on a à l'instant prononcé le nom de Jésus pour la première fois devant lui...

Un homme promis au supplice s’interroge sur le mystère qui l’a fait prophète. Trois jours plus tard, Pilate enquête sur un mort disparu et revenu vivant, oscillant entre raison, doute et naissance de la foi. L'Évangile selon Pilate de Éric-Emmanuel Schmitt est un roman qui interroge la foi en racontant l’homme derrière le mythe...

Tableaux cités :  

1 - "Ecce Homo" (1925), Kunstmuseum Basel, Basel, Suisse
2 - "Le port de la croix" (1909), Städel Museum, Frankfurt, Allemagne
3 - "La crucifixion" (1907), Kunstforum Ostdeutsche Galerie, Regensburg, Allemagne
4 - "La descente de la croix" (1895), Wallraf–Richartz Museum, Cologne, Allemagne


Joyeuses Pâques !


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