Retour sur Monumenta 2016
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Cette année, c’est l’artiste chinois Huang Yong Ping qui  a été choisi pour investir la nef du Grand Palais dans le cadre de Monumenta. L’immense verrière (13500 m² et 45 m de haut) impose aux artistes un défi technique incroyable, et instaure naturellement un dialogue entre leur œuvre et ce lieu esthétiquement et historiquement marqué.

Mais Huang Yong Ping, 62 ans, dont nous vous parlions déjà dans cet article consacré aux artistes chinois exposés récemment à la Fondation Vuitton, n’est pas homme à se laisser impressionner. Avant de quitter son pays en 1989 pour s’installer en France, il faisait partie d’un mouvement radical appelé « Xiamen Dada », dont le mot d’ordre était « Le zen est Dada, Dada est le zen ». Depuis, il n’a pas cessé d’explorer le parallèle entre l’art chinois et l’art européen, tout en abordant tous les grands sujets de notre époque : conflits, économie, religion, nature.

Porteur de cette double culture, Ping porte un regard informé sur la mondialisation, et se fait le conteur de la complexité contemporaine : avec lui, les références culturelles se mêlent pour donner vie à un nouvel espace mental ouvert à 360°, celui du mélange des genres, des références, des identités. Qu’il plonge son serpent de mer géant dans l’estuaire de la Loire ou qu’il transforme le porte-bouteille de Marcel Duchamp (version XXL) en objet de culte bouddhiste, il invente les fables philosophiques qui manquent à notre époque.

Au Grand Palais, donc, l’artiste a utilisé des conteneurs pour conter son histoire. Les «empires» dont il est question ici sont ceux du commerce mondialisé et de l’industrie, en écho d’ailleurs, au Grand Palais lui-même, fleuron tardif de la révolution industrielle en France. En entrant, le visiteur tombe sur un mur de conteneurs qui obstrue complètement sa vision de l’installation dans son ensemble et n’en laisse rien deviner : un accueil qui donne déjà à réfléchir. Que percevons-nous de la réalité d’un lieu ou d’un événement lorsque celui-ci nous dépasse ?
L’obstacle contourné, on découvre un paysage de conteneurs ponctué d’une sorte d’arc de triomphe sur lequel trône le bicorne de Napoléon, en version géante. Et par-dessus tous ces éléments, un squelette de serpent géant, la gueule ouverte, qui ondule, métaphore du cycle éternel de puissance et de destruction des Empires, qu’ils soient politiques ou commerciaux.

L’espace de la nef, plein de caisses métalliques colorées, donne l’impression que les docks d’un immense port industriel se sont téléportés jusque là. On s’attend presque à trouver l’océan en ressortant. Et on ne sait plus, au bout d’un moment, ce qui est le plus impressionnant : la taille des conteneurs, leur accumulation, leur poids supposé, ou le fait que les couches d’histoire se superposent ainsi. Car le Grand Palais supporte très bien cette « invasion » et devient un entrepôt de luxe très crédible, dans une sorte de fiction rétro-futuriste où les époques se télescopent tandis que l’histoire se répète.  

Huang Yong Ping ne porte aucun jugement moral, il donne simplement à voir l’excès, la vanité, et une certaine forme de violence inhérente à nos modes de vie et de consommation, auxquels nous adhérons, génération après génération, tout en souffrant de leurs effets délétères. En montant les marches du splendide escalier d’honneur du Grand Palais, la vue sur l’installation est à couper le souffle. Mais ce qui frappe immédiatement, c’est combien les visiteurs semblent minuscules et d’une grande fragilité, placés ainsi en regard des réalités du commerce mondialisé, ce monstre vorace. Avec cette œuvre in situ, Huang Yong Ping nous dévoile le pire des Empires d’hier et d’aujourd’hui, tout en révélant le paradoxe de leur beauté.
Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com

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