Nobuyoshi Araki
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Qui mieux que le grand photographe japonais a su traduire les liens entre eros et thanatos ? L’amour et la mort, comme un couple indissociable, c’est le fil directeur qui traverse son oeuvre, et qu’il continue inlassanlement d’explorer.  

Le versant connu d’Araki, ce sont ces grands formats provocants qui représentent de jeunes femmes nues ou de vraies-fausses geishas peu vêtues, attachées selon la technique ancienne du « kinbaku », inspirée des entraves des prisonniers dans le Japon ancien.  

Cet art des attaches, Araki en a fait sa marque de fabrique, inventant le portrait « suspendu » qui n’est pas sans rappeler le geste photographique, mais qui comporte aussi une part de sadisme étrange, comme s’il fallait déformer ou contraindre le réel pour en révéler l’esthétique cachée. Le parallèle avec les guerriers tatoués  du Japon – dont l’exposition dévoile quelques photos anciennes - est à ce titre révélateur : là aussi, la beauté nait d’une forme de souffrance, d’une marque, d’une transformation du corps. Pour ses photos de « bondage », le photographe procède lui-même à la mise en place, à la mise en scène, c’est-à-dire qu’il maîtrise l’art savant des attaches et des nœuds ; c’est lui aussi, une fois la prise de vue exécutée, qui dénoue les liens… un peu comme un démiurge qui dispose de ses « créatures ». Cela confère une autre temporalité aux images : il faut se figurer tout ce qui précède, et tout ce qui suit, pour bien comprendre la démarche de l’artiste et le lien (au propre et au figuré !) qu’il entretient avec ses modèles.  

Ces photos-là, bien connues, sont une célébration du corps féminin, mais aussi de l’artificialité totale comme forme d’expression.   Mais il y a un autre versant, beaucoup moins dénudé et pourtant beaucoup plus intime dans  l’œuvre d’Araki. L’exposition du musée Guimet s’en fait largement l’écho, avec de longues séries de photos noir et blanc, qui montrent Yoko sa femme, au cours de leur voyage de noces, puis des années plus tard, tandis qu’elle s’éteint. Le chat de foyer, tel un esprit, un trait d’union, semble veiller sur les états-d’âme d’Araki, comme une sorte d’alter ego impénétrable.  

Il fauta aussi évoquer ces fleurs en gros plans, qui ouvrent l’exposition, et qui expriment parfaitement l’ambiguïté à l’œuvre chez Araki : la nature devient quasiment plastique, au sens de matière plastique ; la beauté est aussi une menace, car certaines de ces fleurs commencent à se faner. Mais heureusement, la photo a su capturer leur splendeur éphémère…Caresse-t-il le même projet avec toutes ces photos de modèles féminins, qui envahissent son espace mental comme elles envahissent l’exposition ?  

Les ciels sont sans doute la partie la plus émouvante de toute cette rétrospective, une échappée abstraite pleine de poésie : chaque jour, Araki enferme  un morceau de ciel dans son appareil, toujours selon le même cadrage : c’est pour lui le symbole du lieu où l’attend son épouse bien aimée (perdue en 1990).

Une exposition-fleuve qui dévoile une personnalité complexe et touchante, et une prolixité étonnante, tout en nous plongeant dans les artefacts de la culture japonaise.


 Toutes les informations sur l’exposition se trouvent ici
Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com

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