Le Palais Idéal du facteur Cheval, ou le voyage immobile
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C’est un Palais pas comme les autres. Une apparition mi-kitsch mi-grandiose qui relève de la Cité engloutie, du Parc Güell de Barcelone, du château de sable, du décor de film de Cocteau, du délire baroque, de la « folie » architecturale (au sens des maisons de princes vouées au divertissement au 18e siècle)… C’est une folie tout court, quand on sait que Ferdinand Cheval, facteur se son état, passera 33 années à le bâtir, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, et ce, même la nuit, à la lueur de bougies. « Travail d’un seul homme », est-il inscrit fièrement au fronton de ce Palais de l’imaginaire, jamais voué à être habité, achevé en 1912. Quand on le voit pour la première fois, impossible de ne pas être saisi par l’émotion.  Et l’on comprend très vite pourquoi cet édifice unique en son genre est classé monument historique depuis 50 ans  

La pierre décisive

L’histoire commence pendant une de ses tournées. Chaque matin, autour de Hauterives où il habite, le facteur Cheval parcourt 32 km à pied ( !) pour livrer le courrier aux habitants, parfois dans des coins reculés. C’est de là qu’il tient sa communion avec la nature, sa connaissance de la faune, de la flore et des roches. Un jour, dit la légende – qu’il a lui-même savamment entretenue, conscient qu’il accomplissait une œuvre extraordinaire, et travaillant peut-être, déjà, à sa postérité – il trébuche sur une pierre à la forme insolite et merveilleuse. Une pierre molasse, cette pierre calcaire typique de la région, sculptée par les éléments. « Je me suis dit : puisque la Nature veut faire la sculpture, moi je ferai la maçonnerie et l'architecture » rapporte-t-il dans le cahier d’écolier qui lui tient lieu de mémoires.  

Il est alors âgé de 43 ans et se lance dans un travail de titan, sans autres moyens que sa force et son opiniâtreté. Sa vie personnelle est fortement marquée par plusieurs deuils successifs : deux fois marié, il sera deux fois veuf et tous ses enfants mourront avant lui, dont sa fille cadette, prénommée Alice, à l'âge de quinze ans – elle ne verra jamais le Palais terminé. Peut-être le facteur a-t-il trouvé dans ce projet démesuré le moyen de dépasser ses épreuves et sa peine, et d’exprimer, malgré tout, son amour de la vie et sa confiance en l’avenir.  

Un vrai faux tombeau

Son Palais idéal, il l’a rêvé pendant 10 ans. Au début, il le nomme « Temple de la Nature », puis le rebaptise « Les grottes », et c’est enfin le poème « Ton palais, ton idéal », du poète grenoblois Emile Roux-Parassac, qui donne son nom définitif à l’ouvrage. La pierre qui a tout déclenché, il la place en majesté sur la terrasse, comme une relique païenne.   Au départ, il voue cette construction à devenir son tombeau : mais l’église et la mairie lui refusent d’être inhumé sur place – la réglementation française ne le permet pas. Il construit finalement son tombeau pendant 8 années, après l’achèvement du Palais, en véritable passionné et acharné de travail ; on peut le voir aujourd’hui dans le cimetière de Hauterives.  C’est sa dernière réalisation, et peut-être la plus aboutie : les détails y sont finement sculptés et l’ensemble dégage une belle cohérence. Il écrit : « Après avoir terminé mon Palais de rêve à l'âge de 77 ans et 33 ans de travail opiniâtre, je me suis trouvé encore assez courageux pour aller faire mon tombeau au cimetière de la paroisse. Là encore, j'ai travaillé huit années d'un dur labeur, j'ai eu le bonheur d'avoir la santé pour achever à l'âge de 86 ans le « Tombeau du Silence et du Repos sans fin ». Il mourra 2 ans plus tard.

Des photos pour modèles

Pour son Palais, le facteur Cheval s’inspire de la nature, mais aussi des cartes postales qu’il distribue au cours de ses tournées quotidiennes : on peut y admirer toutes les merveilles du monde. Le tourisme international se développe à partir des années 1870, et les cartes postales sont inventées dans la foulée. L’autodidacte qui ne quittera jamais la région commence à reproduire les bâtiments incroyables qu’il voit en photo. Il consulte aussi une revue, « Le Magazine Pittoresque », dans laquelle il puise d’autres idées.  Au fil de ses tournées, il ramasse des pierres, qu’il emporte quand elles ne sont pas trop grosses. Si elles sont lourdes et volumineuses, il les laisse sur le bord du chemin et repasse les chercher avec sa fidèle brouette. Une compagne de bois et de métal à qui il réserve d’ailleurs une niche, presque un Temple, dans son palais : on peut toujours l’y admirer.  

Un rêve de pierre

Grâce à sa deuxième épouse, Philomène, il fait l’acquisition d’un verger, puis de parcelles de terrain adjacentes. Son palais fera, à la fin, 26 mètres de long, 12 mètres de large et autant de haut. Il est composé de matériaux naturels et peu coûteux, pour l’essentiel : des pierres aux formes extraordinaires, qu’il agence ensemble et auxquelles il ajoute des détails. De la chaux sculptée, qui tient grâce à des tiges de fer (alors que le béton armé n’a pas encore été inventé). Des coquillages ramenés par un  parent marseillais. Lui qui fut aussi boulanger pétrit la chaux comme de la pâte, et son château pourrait aussi évoquer la demeure en pain d’épices d’Hansel et Gretel.  

En tournant autour du bâtiment, on peut observer la progression chronologique du travail, qui s’articule en différents thèmes ou tableaux sculptés ; en fonction de la période de construction, les détails sont plus ou moins soignés, et l’on voit clairement qu’au fil des ans Ferdinand Cheval affine son art et affirme un style de plus en plus maîtrisé.   L’une des façades du Palais est organique, et semble un fouillis inextricable de ronces, d’algues, d’animaux fantastiques. L’autre ressemble à un petit musée, avec une succession de reproductions de palais. La troisième renferme un petit temple fermé qui abrite les pierres non utilisées, comme un trésor précieux et un hommage à ces modestes matériaux qui ont tant parlé à son imagination. Juste à côté se déploie un arbre, hommage à l’immense cèdre du Liban qui se dresse non loin, sur l’autre rive de la rivière, qui aurait été planté sous Henri IV.   Le facteur Cheval évoque toutes les religions à travers ses sculptures – on y voit Adam et Eve, des pharaons, un temple hindou mais aussi une mosquée et des inscriptions en arabe. Mais au-delà de ces évocations, il témoigne d’une forme de spiritualité presque animiste. Les animaux, les pierres, les végétaux et les humains appartiennent au même registre, et il ne semble pas les hiérarchiser.  

Modeste et mégalo

Conscient du caractère exceptionnel de son travail, et doué pour la communication, le facteur Cheval ouvre le palais au public dès 1905. Il installe un banc et un petit belvédère juste en face, pour que les visiteurs puissent admirer le bâtiment dans son ensemble. Il dispose stratégiquement l’entrée près des inscriptions qui indiquent qu’il est le seul créateur et artisan du Palais. Il donne des interviews à la presse, y compris à un magazine anglais. Il restera pourtant sans le sou jusqu’à la fin de ses jours. Il faut pour comprendre sa psychologie mesurer son désir de dépasser sa classe sociale : il lui faut pour cela construire sa légende et prouver ce que peut faire un fils de paysan. C’est pourquoi il apparaît à la fois très humble et un peu mégalomane ! Voilà comment il exprimait cette fierté : « Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d'énergie. Vingt-neuf ans je suis resté facteur rural. Le travail fait ma gloire et l'honneur mon seul bonheur ; à présent voici mon étrange histoire. Où le songe est devenu, quarante ans après, une réalité. »  

On le disait marginal, ou excentrique. Certains le croyaient fou. Son art a été qualifié de naïf, ou d’art brut. Mais qu’importent les qualificatifs : André Breton, Nikki de Saint Phalle, André Malraux, Pablo Picasso, Boris Vian et Agnès Varda, plus près de nous, l’admiraient infiniment… Et aujourd’hui les visiteurs viennent même du Japon ou d’Australie pour admirer ce travail d’une vie. Ils seront plus de 200 000 à la fin de l’année 2019.  

Pour finir, nous vous laissons méditer sur ces quelques phrases gravées ça et là dans le Palais :  

« Un jour ce palais dira bien des choses. »
« La vie sans but est une chimère. »
« A la source de la vie j’ai puisé mon génie. »
« Ce n’est pas le temps qui passe, mais nous. »    

En ce moment, retrouvez l’exposition « Le vent et les oiseaux m’encouragent » dans les espaces muséographiques du Palais et dans la Villa Alicius où il vécut. 

 Y sont présentées de très belles œuvres de Jean-Luc Milayne, Ali Cherri, Rebecca Horn, Kate McGwire.
 A l’occasion des 50 ans du classement aux Monuments historiques, on peut également admirer un carnet de Picasso qui retrace l’histoire du facteur Cheval, et 50 dessins et une installation de l’artiste contemporain Fabrice Hyber qui rendent hommage à ce bâtisseur de génie.
   

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