Le nouveau-né de Georges de la Tour, un instant d'éternité
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Le peintre lorrain Georges de la Tour (1593-1652), redécouvert au début du XXe siècle, est surtout connu pour ses scènes de genre dites « caravagesques », c'est-à-dire son utilisation très théâtrale des effets de clair-obscur, dont il maîtrisait parfaitement les codes, définis par le peintre italien le Caravage.

Mais au-delà des scènes de genre, des sujets religieux et de la virtuosité technique, de la Tour a créé une œuvre d'une profonde poésie, qui se distingue de ses contemporains par le souci de représenter la réalité sans afféteries, sans maniérisme, telle qu'en elle-même ; d'où son goût prononcé pour les scènes de rue et les « petites gens ». Il émane de son style un savant mélange entre profane et sacré : les gens ordinaires sont magnifiés par son regard ; en les représentant, il leur donne une dignité. Les figures religieuses, elles, prennent l'apparence des gens ordinaires.

Par le jeu de la lumière et des ombres, maintenant toujours une part de l'image cachée, l'artiste parvient à introduire une part de mystère dans toutes ses peintures, nous invitant à regarder « au-delà du réel », au-delà de ce qui est immédiatement perceptible par nos sens. 

Ce « Nouveau-né » est sans doute l'un des plus beaux tableaux de de la Tour, et nous allons l'observer ensemble. C'est une scène nocturne, une scène simple et silencieuse : une mère tient dans ses bras son enfant nouveau-né qui dort paisiblement, tandis qu'une autre femme éclaire le visage du nourrisson grâce à la bougie qu'elle tient dans sa main gauche, redirigeant sa chaleur et sa lumière vers le centre de la toile à l'aide de l'autre main, dans un geste doux et précis. Comme la lumière, les visages sont tournés vers le bébé, sujet central de l'image. Le cadrage serré nous invite à observer la scène en invités, mais sur la pointe des pieds, sans un bruit. Avec ses tonalités chaudes, ses formes arrondies, sa lumière en clair-obscur, mais aussi grâce aux yeux baissés des personnages et au sommeil paisible de l'enfant, ce tableau invite à une forme de méditation pleine de sérénité, de tendresse et de gratitude. 

Un peu comme ce bébé emmailloté et protégé par l'amour maternel, le spectateur se retrouve encapsulé dans un instant d'éternité, au cœur d'une scène universelle. La simplicité de la composition, la sobriété des vêtements des personnages, la palette de couleurs limitée et le fond neutre confèrent à la scène un côté « hors du temps » qui la rend éminemment moderne. 

La Nativité est  un des thèmes chrétiens les plus représentés, une scène emblématique de l'histoire de l'art occidental, représentée des milliers de fois ; tous les musées sont pleins de ces scènes de Vierge à l'enfant, avec plus ou moins de personnages autour, capturant ce moment de la révélation divine. On pourrait lire ce tableau comme une « simple » Nativité : l'enfant Jésus dans les bras de Marie, avec Sainte-Anne qui tient la bougie. 

Mais même à l'époque classique, ce tableau fait figure d'exception à plusieurs égards. D'abord, si on zoome sur le visage de ce nouveau-né, on s'aperçoit que pour une fois…il ressemble à un vrai nouveau-né. Les bébés, dans la peinture classique ou même dans la peinture médiévale (souvent, c'est l'enfant Jésus) sont souvent bizarres, avec des traits d'adultes, des proportions peu réalistes, à part peut-être chez les Italiens de la Renaissance. Mais là, regardez bien : vous avez déjà vu un bébé comme celui-là, les ailes du nez brillantes et la bouche entrouverte. 

Enfin, le tableau est exceptionnel en raison de sa grande simplicité, de son accessibilité : il n'y a pas de drapés compliqués, pas de personnages secondaires, pas de grands gestes, pas de perspective ou de paysage dans le fond du tableau. Non, il s'agit juste… d'un nouveau-né. A bien y regarder, cependant, on peut se demander si l'enfant est éclairé par la bougie ou si la lumière émane de lui ; après tout, la flamme est cachée par la main du personnage… on la devine, on la suppose, mais on ne la voit pas. Personne n'a aussi bien représenté, avec une telle économie de moyens, le caractère sacré de la vie, dans une Nativité profane.

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