Le thème de la maladie, et surtout de la convalescence, est un classique des scènes de genre, en particulier à la fin du 19e siècle et au début du 20e.  Sous l'influence du romantisme – pour lequel l'amour et la mort sont toujours étroitement mêlés - les peintres se plaisent à détailler de belles alanguies dans leur lit , souvent peu vêtues, dont la passivité  fait des modèles idéaux.  Occasion aussi de peindre les intérieurs et de détailler un décor qui, pour celle ou celui qui essaie de se rétablir, devient tout un monde, une capsule spatio-temporelle, le lieu d'une traversée dont l'issue est incertaine. 

Félix Vallotton, l'inclassable, ne fait jamais rien comme tout le monde. Sa  Malade (1892), nous ne la verrons que de dos, et encore : seule sa nuque s'offre au regard. Une nuque remarquablement exécutée ; le tombé de la chemise de nuit, le velouté de la peau, les petits cheveux qui s'échappent du chignon, l'oreille délicatement ourlée, et juste à la lisière de la pommette, l'œil qu'on devinerait presque, mais.. non, on n'en verra pas plus.  La délicatesse et la précision photographique avec laquelle cette jeune fille est regardée et peinte par Vallotton nous donne un indice sur la relation à son modèle  : il s'agit en fait d'Hélène Chatenay, dite "la Petite", jeune ouvrière qui fut,  de 1889 à 1899 , son grand amour et son modèle. Une histoire qui prit fin avec le mariage de raison du peintre avec une femme bien née, Vallotton étant plus soucieux de sa carrière que de fonder une famille.  

Dans ce portrait qui n'en est pas un, la sensualité le dispute à la tendresse. Mais revenons à notre tableau. Si la malade nous tourne le dos, la servante, elle, est en majesté : nous la surprenons à l'instant où elle apporte une tasse à la jeune convalescente. D'elle aussi, pourtant, se dégage une étrangeté. Le regard dans le vague, elle semble absente et bien que son corps soit entièrement tourné vers nous, en mouvement vers nous, elle occupe une autre dimension, toute intérieure. 

Notons enfin le luxe de soins apporté aux éléments posés sur la desserte  au centre du tableau, point focal de la perspective. Les transparences, des flacons le reflet des fenêtres, la cuillère déformée par la poussée d'Archimède dans le verre. Observons aussi les motifs du papier peint et des tapis : dans ces lignes, ces entrelacs, ces nuances de couleurs et de densité se cachent les secrets, les angoisses, les liens subtils entre les êtres et une infinie solitude. Si Vermeer avait vécu au 19e siècle, il se serait appelé Vallotton.   

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