La Déposition de Pontormo et la "belle maniera"
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Pour comprendre en un coup d'oeil l'essence du mouvement pictural que l'on nomme maniérisme, qui s'épanouit dans toute l'Europe entre 1520 et 1620, rien ne vaut l'observation de la "Déposition" de Pontormo, actuellement exposée au Palazzo Strozzi de Florence, et qui, habituellement, orne l'une des chapelles de l'église Santa Felicità sur la rive gauche de l'Arno, pour laquelle elle fut commandée par un riche banquier toscan du nom de Capponi. 
Avec cette toile, Pontormo va pulvériser tous les codes en vigueur dans la peinture de son époque, et imposer un style d'une incroyable originalité, qui fit l'admiration des florentins en 1528, quand ils virent la toile pour la première fois, et qui continue de surprendre quiconque se laisse cueillir par ses tonalités psychédliques et son degré d'abstraction d'une modernité sidérante. 

L'adieu à la perspective

Dans les "dépositions" classiques, on s'attend à retrouver certains éléments : la croix, l'échelle. Et surtout, à Florence, depuis un siècle, c'est le règne de la perspective, dans un aller-retour incessant et virtuose entres peintres et architectes. Le monde semble ordonné, rationnel, en un sens, rassurant. Rien de tout cela ici : l'échafaudage est entièrement humain, seuls les bras et les corps soutiennent le Christ, tandis que l'arrière-plan est indistinct. On ne sait pas où se tiennent les personnages, ils semblent tous voguer dans le ciel, comme entraînés dans une danse étrange, marchant sur l'éther des nuages. D'où une impression de légèreté, alors que l'espace est saturé de personnages. Le corps du Christ, dont l'épaule semble sortir du cadre, nous implique dans la scène, comme pour nous inviter à participer à ce ballet qui s'élève vers les cieux - tel une préfiguration de la résurrection. Il en va de même du personnage accroupi au premier plan, dont le regard nous prend à parti.
 
Théâtralité et audace

Si l'on observe les deux personnages au premier plan, qui semblent soutenir le corps du Christ sans fournir le moindre effort, on a plutôt l'impression de voir deux jeunes danseurs que des personnages bibliques. Ils se tiennent sur la pointe des pieds, et comme tous les autres personnages, leur expression est exagérée : on baigne ici dans la tragédie. Pontormo ne se soucie pas de réalisme mais de l'effet qu'il peut produire sur le spectateur. Les sourcils sont froncés, les mines graves. Les gestes des bras et des mains sont eux aussi extrêmement expressifs, et si l'on se concentre sur la façon dont tous les personnages se frôlent et se touchent, on décèle aussi une grande sensualité dans cette toile. Il y coexiste un grand sens de l'abstraction (couleurs, composition, poses peu naturelles) et une présence charnelle des corps des plus audacieuses pour traiter un sujet aussi grave. 

L'hommage à Michel-Ange

Les maniéristes souhaitaient rompre avec le classicisme, sans pour autant renier l'héritage des grands maîtres. Difficile ici de ne pas repérer les similitudes, dans l'usage des couleurs et le dessin des mains, avec l'oeuvre de Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine (inaugurée en 1512). Par ailleurs, la façon dont le corps du Christ est soutenu, dont son bras droit s'avance hors du cadre, font immanquablement penser à la Pietà, célèbre sculpture de Michel-Ange aussi, qui date, elle, de 1499. 

Enfin, si vous allez voir une reproduction du tableau en ligne, n'oubliez pas de regarder le personnage coiffé de vert sur le bord droit de la peinture : il s'agit de l'artiste lui-même, qui a glissé un autoportrait dans son oeuvre.


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