Jan de Maere, ou la passion d'un "connoisseur" en arts
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Jan de Maere est historien d’art, professeur dans plusieurs universités, commissaire d’expositions, journaliste, spécialiste – entre autres - des maîtres flamands des 16è et 17è siècles. Il est l’auteur du livre à paraître chez Avant-Propos en avril 2017 : « Histoire de la Transylvanie ». Après un Doctorat d’état en « Neurosciences et Connoisseurship » à l’Université de Gand, visant à comprendre comment fonctionne notre cerveau face à la beauté de l’art, Jan De Maere mène tambour battant sa carrière d’historien de l’art et d’expert. Il a reçu la Légion d’Honneur en octobre 2016.

Le 4 janvier prochain à 19h, M. de Maere donnera une conférence intitulée
« De Dracula à la scène artistique contemporaine en Roumanie » dans le showroom-galerie Dognin (pour toute information contactez Rafik Mahiout / dognin@dogninparis.com)  

En amont de cet événement, il a accepté de nous parler de son parcours, de sa passion de
« connoisseur » et d’historien.    

Le titre de votre conférence soulève d'emblée une question : d'où vient votre intérêt pour la Transylvanie?
 

Depuis 20 ans, je suis propriétaire de Flanderhof, une maison ancienne (XVIIe siècle) près de Hermannstadt /Sibiu en Transylvanie roumaine. J’y organise régulièrement des cours pour mes étudiants et j’y accueille des groupes d’amateurs d’art et de chasse. C’est une région très riche culturellement, historiquement, et où la nature est particulièrement belle.  

Faisant partie avant le début de notre ère du Royaume dace, la Transylvanie appartint à l’Empire romain pendant cent soixante-cinq ans, avant d’être occupée par Attila. Au xie siècle, elle devint une principauté vassale du roi de Hongrie. De 1526 à 1699, elle fut une principauté autonome sous suzeraineté ottomane, à qui elle payait tribut. Elle devint le duché (1711) puis le grand-duché de Transylvanie en 1765 et dépendait alors de Vienne. Elle fut absorbée par la Hongrie lors du compromis austro-hongrois de 1867, et ce jusqu’en 1920, date à laquelle elle sera officiellement intégrée à la Roumanie suite au traité d’alliance avec l’Entente (1916).  

Pouvez-vous nous dire un mot du
travail du peintre roumain Ioan Sbârciu, qui a récemment été exposé chez Dognin?    

L’exposition montre ses dernières œuvres (oeuvres sur papier et œuvres monumentales). Ami de Markus Lupertz et de Hermann Nitsch, son abstraction gestuelle est engagée dans les grands débats écologiques en Roumanie. Il s’inquiète de l’exploitation polluante des mines d’or à Rosia Montana et de la destruction de la forêt originale primaire de Transylvanie (qui représente 45 % du couvert forestier de ce type encore préservé en Europe).   Ses œuvres charrient le mystère de cette nature, si essentielle à tous.  Ses visions de forêts mystérieuses habitées par les dieux de la forêt nous entrainent dans son monde, où l’homme est absent. La fausse tranquillité qui émane de son travail inquiète et interroge. Ce n’est donc pas étonnant que le Centre Pompidou vienne d’acquérir une de ses œuvres magistrales.  

Quelles sont d'après vous les premières qualités des toiles des maîtres flamands des 16è et 17è siècles?
 

C’est leur qualité picturale et le rendu de la réalité qu’ils ont imposé à la fin du XVè siècle partout en Europe. De van Eyck, Bruegel à Rubens, un dialogue d’influence réciproque d’une telle intensité s’est établi avec l’Italie, qu’il a fécondé toute la peinture européenne depuis.   

S'agit-il d'un marché où circulent beaucoup de contrefaçons? Et comment l’expert peut-il les repérer ?
 

Il y a en effet pas mal de faux qui circulent, mais dans la plupart des cas, l’analyse matérielle de l’œuvre d’art en laboratoire permet de les détecter. Le facteur le plus important dans l’expertise reste l’observation de la qualité d’une toile. Souvent ce n’est pas le tableau même qui pose problème, mais l’attribution erronée à un grand artiste par un expert trop optimiste. Le cerveau du « connoisseur », quand il découvre un tableau, avantage la vitesse sur la précision des détails. Son expertise témoigne d'une perception, d'une expérience et d'une mémoire visuelle exceptionnelles et bien organisées. Une lente accumulation d'informations critiques - tout au long de sa carrière - lui permet de prendre des décisions immédiates. Son cerveau est capable de stabiliser inconsciemment (en moins de 250 millisecondes) une ambiguïté issue de l'incertitude de l'interprétation d'un grand nombre de variables observées sur la toile.  

Pouvez-vous nommer quelques-uns de vos artistes préférés, dans la peinture classique et dans l'art contemporain? Pourquoi appréciez-vous particulièrement leur travail?
 

Van Eyck, Bosch, Bruegel et Rubens sont mes préférés, mais j’apprécie énormément Chaim Soutine, Jackson Pollock, Francis Bacon et David Hockney, ainsi que des artistes moins connus comme Ioan Sbârciu et les peintres français contemporains Michel Moskovtchenko et André Queffurus. Leur peinture éclaire les chemins de mon regard, et grâce à eux je me sens en harmonie avec les forces de l’univers.  

En tant qu'expert, quelles compétences mobilisez-vous le plus? Vos connaissances en histoire de l'art? Votre regard aiguisé? Votre sensibilité personnelle? Votre connaissance du marché?
 

D’abord j’apprécie les « sachant voir » avant les « sachant dire ». L’art est avant tout une émotion partagée et un parcours d’excellence reposant autant sur la perception de la qualité que sur la cognition.  

Vous avez récemment écrit un essai sur la façon physiologique dont nous percevons le beau. Pourquoi avoir choisi un tel sujet? Vouliez-vous vérifier des hypothèses issues de votre expérience professionnelle?
 

Avec entre autres mes  amis Jean-Pierre Changeux, Lionel Naccache, François Michel et Semir Zeki comme jury, j’ai défendu il y a six ans une thèse de doctorat d’état « Neurosciences et Connoisseurship », publiée depuis par l’Université de Gand. Je voulais comprendre comment je sais ce que je vois et les raisons des émotions qui émergent devant un chef d’œuvre. J’ai mené cette recherche dans le cadre des neurosciences, en mettant les meilleurs connoisseurs en peinture dans l’IRM-f du Welcome Institute de Londres. A partir de ces expériences en neurophysiologie, j’ai réalisé une modélisation de la perception cognitive de l’art.  

Intuitivement, on pourrait penser qu'il y a dans notre rapport à l'art quelque chose d'universel, qui a trait à l'émotion. La science vient-elle contredire cette idée? Est-ce que toutes nos perceptions de l'art sont socialement et culturellement construites?
 

Le sens du beau est une stratégie innée du cerveau, un cadeau de l’évolution. Si certains philosophes français nient ce cadeau génétique, il se trouve que tous les animaux en sont dotés. La beauté est une vérité subjective et contextuelle qui anime l’art. Le chef d’œuvre, c’est le comble de l’ordre harmonieux et informel, seulement limité par les lois de notre cerveau.  

Qu'en est-il des enfants? Ont-ils une perception plus « libre » des oeuvres d'art?
 

L’enfant naît avec un début d’information et quelques projets de « logiciels » déjà installés. Ils se développent graduellement au cours de l’éducation, par la confrontation avec le monde. Tout s’inscrit d’une façon subjective et émotionnelle dans la mémoire et dans les gènes par les inscriptions épigénétiques. Plus tôt ils sont confrontés à l’art, plus grande sera leur liberté créative. La cognition et le savoir ne sont que des arbitres de l’expérience vécue devant l’œuvre d’art.  

Les éléments de réponse qu'apporte la science au sujet du beau vous donnent-ils des billes dans le cadre de votre travail d'expert?
 

Je sais que je dois m’efforcer de tout oublier et de m’ouvrir devant l’œuvre d’art, qui ne se réalise que par l’intermédiaire de l’intuition de celui qui regarde. Une longue pratique, une grande curiosité et des automatismes bien éduqués sont essentiels avant de passer à la phase de la critique rationnelle et scientifique.  

Enfin, quels sont vos 4 musées préférés de par le monde, et pour quelles raisons?
 

Le musée Groeninge à Bruges, car c’est la ville de mes ancêtres, la National Gallery à Londres par ce que j’y ai vécu longtemps et que j’y ai passé beaucoup de temps, le Musée Brukenthal à Sibiu/Hermannstadt, car j’ai publié l’inventaire de sa collection flamande, que j’ai eu le plaisir de montrer comme co-commissaire avec Nicolas Sainte Fare Garnot au musée Jacquemart André ; et le plus grand : le Louvre.  
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