Eva Bester, généreuse apothicaire
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Dans « Remède à la Mélancolie », son émission hebdomadaire sur France Inter, Eva Bester invite des personnalités à évoquer leurs baumes et leurs onguents culturels, comme autant de lumières dans la nuit, d’ilots joyeux dans un quotidien qui ne l’est pas toujours. Avec le livre éponyme qui vient de paraître aux éditions Autrement, la journaliste – qui explore malgré elle de sombres rivages depuis toujours – compose un savoureux florilège de ces rencontres radiophoniques. Le résultat ? Un recueil réconfortant et stimulant, sorte de guide philosophique et culturel et de compagnon pour âmes tourmentées.  

Eva nous a reçu dans son fief (la Maison de la Radio) pour parler de ces rendez-vous à l’antenne et de ses propres remèdes, non sans ponctuer ses réponses d’éclats de rire contagieux. Tout n’est pas perdu !
   

Mes Sorties Culture : Après 5 saisons d’émission, avez-vous collecté assez de remèdes ?
 

Eva Bester 
: Pas du tout, je suis insatiable. Les remèdes sont des abris temporaires, le sujet est donc inépuisable.  

MSC : Il y a dans ce projet une forme de générosité. Vous offrez toutes les ruses possibles aux gens pour sortir de leur état de tristesse, qu’il soit temporaire ou non.
 

EB : En fait, j’ai vraiment un rôle d’intermédiaire. Je me demande quel aspect pourrait intéresser l’auditeur, qu’est-ce qui va lui parler, lui donner envie de voir tel filM ou d’écouter telle chanson… Ce qui me demande d’ailleurs énormément de travail. Je travaille trop je ne sais pas faire autrement. Je veux tout savoir, tout maîtriser, alors que, bien sûr, c’est impossible. Cela me permet de déceler des correspondances, des cohérences, dans l’œuvre des invités, qui parfois leur échappent eux-mêmes.  

MSC : Y a t-il une forme de jeu là-dedans pour vous ? Arrivez-vous à mettre à distance la mélancolie ?
 

EB : Non, je la subis malgré tout. Le seul moment où je sais que je ne serai pas mélancolique, c’est quand je suis à l’antenne. Pour le reste, c’est sans garantie. Du coup, il faudrait que je sois à l’antenne 24jh/24.  

MSC : Oui il faudrait que vous ne quittiez jamais vos invités ! En fait vous voudriez vivre avec eux, c’est votre communauté idéale ! Comment les choisissez-vous, d’ailleurs ?
 

EB : D’abord ce qui m’intéresse c’est leur univers. Je lis des interviews,  je me penche sur leurs productions. Ils tiennent parfois des propos qui m’interpellent, sans que je sache pourquoi. J’ai alors envie de les entendre sur le sujet de la consolation par les arts. Ce sont des gens que je soupçonne de générosité (parfois à tort).  

MSC : Votre définition préférée de la mélancolie évoque l’imperfection humaine.
 

EB : Oui, c’est celle de l’encyclopédie de Diderot : « le sentiment habituel de notre imperfection ». Nous avons conscience de notre imperfection et c’est là le paradoxe. Ça rend éternellement insatisfait. Un cube c’est parfait ! Pas un humain. Quoique si j’étais un cube, je serais un cube super mélancolique.  

MSC : Est-ce là notre supériorité sur les machines ? La mélancolie et peut-être l’humour qui va avec ?
 

EB : Oui c’est la seule supériorité sur les machines sans doute, l’humour. J’y pensais plus tôt dans la journée, justement. Je me demandais si on pouvait être drôle sans être malheureux. Être malheureux sans être drôle, ça oui, j’en suis sûre…  

MSC : Spontanément, comment définirez-vous la sublimation par les arts ?
  EB : Pour moi, c’est comme une expérience alchimique à petite échelle. Ce matériau noir dont on est entouré en permanence, il ne tient qu’à nous de le transmuer en matière « noble », d’en faire un moyen d’expression ou une œuvre d’art. Nous ne sommes pas tous artistes mais on peut tous s’en saisir et le transcender, de façon simple, en cuisinaNt par exemple. Bon, moi je ne cuisine pas…  

MSC : Heureusement : vous voudriez cuisinier parfaitement…
 

EB : Haha, oui, et c’est comme ça dans tous les domaines de ma vie, c’est affreux ! Pour moi, il y a vraiment une démarche active dans la sublimation.  
MSC : Vous l’activez pour les autres avec votre émission, et aussi chez la personne que vous interviewez…mais est-ce aussi une émission qui vous sert directement, à travers les remèdes que proposent les invités, à « soigner » votre mélancolie?  

EB : Non. Je suis l’aide de l’apothicaire. Je ne m’administre pas les remèdes à moi-même, je les étudie afin de pouvoir les transmettre au mieux.  

MSC : Est-ce que cette propension à se complaire à / jouer avec / embrasser la mélancolie ne relève pas du romantisme, finalement ? Vous dites souvent « embrasser » dans le livre…
 

EB : Pendant des années j’ai fui la mélancolie. Aujourd’hui je vois le fait de l’embrasser comme une forme de courage. L’embrasser, c’est quand même très dur. On passe notre vie à fuir le réel. Accepter le réel c’est trop cruel. On trouve alors des écrans, des façons de s’anesthésier. Enfin je me prends souvent en flagrant délit de romantisme hein.  

MSC : Le remède peut être une anesthésie ou une façon d’embrasser le réel.
 

EB : Ça dépend. Le summum de la sagesse, c’est d’embrasser le réel. Certains remèdes sont très concrets, physiques même (par exemple un  exercice de respiration profonde) et donc plongent dans le réel. Mais un bon film, c’est à la fois un divertissement et une façon de faire résonner des choses en soi. Cela dit, je persiste, certains remèdes ne sont pas du tout de l’ordre de l’anesthésie.   De toutes façons, les effets de consolation sont temporaires, éphémères. Ce sont des parenthèses de grâce dans une douleur générale.  

MSC : Voilà qui est réjouissant…Mais sans ironie, le ton du livre est joyeux. C’est léger, c’est entraînant, c’est drôle souvent. Il pousse à lire, écouter des films, écouter des chansons…
 

EB : Oui, des choses qu’on peut s’approprier facilement et seul. Parfois, on est seul. Que faire alors ? Je voulais un livre qui puisse se lire sans dépendre de quelqu’un d’autre.  

MSC : J’ai adoré ce que dit la cinéaste Céline Sciamma au sujet de la mélancolie, elle la décrit comme : « l’intuition d’une tristesse », c’est une façon très poétique d’en parler.
 

EB : Oui elle est pleine de finesse, très intelligence. C’était un super entretien.  

MSC : Est ce que vous êtes une maniaque des listes ? Il y en a beaucoup dans le livre, finalement.
 

EB : Non pas spécialement. Mais je fais beaucoup de to do lists. En fait, à chaque fois que vous réglez un problème, il y en a un autre qui prend sa place. Ça s’arrête quand une to do list ? Quand on meurt. Donc vous n’avez jamais le soulagement du devoir accompli. J’en ferai quand même jusqu’à ma mort… en même temps c’est une façon de vérifier qu’on est toujours en vie.  

MSC Est-ce qu’il y a une rencontre récente qui vous a particulièrement marquée, dans le cadre des émissions ?
 

EB : Oui, Tzvetan Todorov. Parce qu’il est d’une intelligence remarquable, d’une grande délicatesse, et qu’on le connaît surtout sous sa figure très intellectuel. Dans l’émission, il a lu du Winnie l’ourson, il était irrésistible, et a raconté une anecdote très belle sur un arbre à la fin de l’émission tant et si bien que j’étais muette, à cause de l’émotion. Je trouvais presque obscène d’enchaîner. Les silences en radio c’est parfois très très beau.  (NDLR : Tzvetan Todorov vient de disparaître, le 7 février dernier ; cette interview a été réalisée quelques semaines plus tôt).  

MSC : Vous posez beaucoup la question de la complaisance dans le livre, du fait de se complaire dans la déprime. Est-ce que l’émission est une façon d’entretenir la mélancolie ?
 

EB : Au contraire. Il n’y a qu’à l’antenne que je ne suis pas mélancolique.  

MSC : Il y a quand même une forme de romantisme presque enviable, non, dans le côté poète maudit ?
 

EB : Non mais moi je ne suis pas un poète maudit. J’ai envie de m’amuser parce que je suis terriblement mélancolique. Je ne veux pas me complaire dedans : même dans les moments de chagrin les plus intenses, s’il y a une sortie possible vers un élément absurde ou drôle, je m’en saisis. Mais oui, la tentation de la complaisance est toujours là. Parfois je suis triste et il n’y a rien à faire. On n’a pas le choix, il faut parfois toucher le fond pour pouvoir rebondir. D’autres fois c’est même bénéfique. Les actions les plus énergiques que j’ai entreprises dans ma vie c’était sans doute après des moments de grand désespoir. Et je ne les aurais pas entreprises avec la même ardeur sans cela. Pourquoi changerait-on dans une situation confortable? Il y a une technique qui consiste à couler ses bateaux délibérément….ça oblige à bouger. Le pire, c’est les situations pas terribles, pas satisfaisantes mais un peu confortables, un peu tièdes.  

MSC : Vous détestez la tiédeur ?
 

EB : Non, non. Je ne vis pas dans l’excès permanent. Je recherche la sérénité et l’apaisement. Ce que je dis, c’est que soit on est en paix dans son propre compagnonnage, soit c’est terrible et on n’a pas d’autre choix que de changer. Mais si on est dans le tiède, on peut rester hypnotisé par une routine qui ne nous convient pas, sans bouger. Il y a une métaphore comme ça… Les chaussons sales qu’on garde parce qu’on les connaît plutôt que de prendre de nouveaux chaussons. Moi, je préfère acheter des chaussons qui me plaisent… D’ailleurs, sans chaussons je ne pourrais pas affronter l’existence !  

MSC : Voilà une sentence qui fera date ! Dernière question : est-ce que vous établissez une hiérarchie dans la typologie des remèdes administrés? Si ça ne va vraiment pas, qu’est ce qui vient en premier ?
 

EB : Pour moi c’est la lecture. C’est ce qu’il y a de plus accessible. On peut être à n’importe quel endroit avec un livre. Pas besoin de technologie. Si je me réveille en pleine nuit, je lis.  

MSC : Un livre de chevet ?
 

EB : J’en ai plein…Celui du moment, c’est La reine des pommes de Chester Himes, un roman noir.  

MSC : Forcément noir ! !
 

EB : Oui, forcément…  

MSC : Voyez-vous la lecture comme une forme d’évasion ?
 

EB : Non, pas toujours. C’est plus le fait de voir d’autres personnages que soi en proie à des démons qui me parle  

MSC : Des personnages qui sont un peu comme des amis ?
 

EB : Oui exactement. Quand je lis la biographie de personnages illustres qui ont tout perdu,  l’une des chose qui me fait le plus de peine c’est quand ils perdent leurs livres. Je ne parle que du matériel bien entendu. Toute la bibliothèque d’Oscar Wilde a été vendue quand il a été emprisonné par exemple. Ses livres étaient ses trésors. C’est horrible…  

MSC : Ce sera la mélancolique conclusion de notre entrevue. Merci Eva !
                               
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