Dans l'escalier relatif de M. C. Escher
Cette gravure est l'une des plus connues de l'artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher (1898-1972), dont les images immensément populaires ont été reproduites à l'infini, et continuent à inspirer cinéastes, designers, plasticiens…et mathématiciens. Du coté des beaux-arts, cependant, malgré une production immense et une maîtrise technique exceptionnelle, sa reconnaissance n'est pas totale, peut-être en raison d'un côté inclassable, ou parce que justement la pop culture s'en est emparée très vite.  La lithographie "Relativité" (1953) s'invite ainsi dans "Labyrinthe" (1986), "Une nuit au musée : Le secret du tombeau" (2014) et la saga "Harry Potter", sans compter la série coréenne "Squid Games". Pour Escher, passionné par les formes, leur imbrication, leur répétition, leur capacité à jouer avec notre logique, il s'agit de défier la raison et les sens, de remettre en question notre perception, et de faire émerger les visions fantastiques que son imagination semble produire en permanence. 

Une folle illusion d'optique
 

Au premier coup d'œil, tout dans cette "Relativité" semble fonctionner normalement. Certains personnages montent des escaliers, d'autres les descendent. L'architecture est équilibrée, les formes se répondent, la structure est lisible, le monde que l'on observe est ordonné, symétrique. Mais à y regarder de plus près, on est saisi d'un léger vertige, et soudain plus rien ne semble logique. Car Escher fait cohabiter 3 espaces différents sur une même image, 3 espaces qui ne répondent pas aux mêmes lois de la gravité. Comme si on pouvait adopter plusieurs points de vue en même temps :  par exemple, en haut de la gravure, pendant qu'un personnage monte les escaliers, un autre en descend. Les deux côtés de l'escalier (dessus/dessous) peuvent être empruntés… en même temps, selon le "monde" dans lequel on se trouve. Les angles auxquels les escaliers se répondent sont parfaitement absurdes. En deux dimensions, tout semble fonctionner mais rien n'est logique, et Escher parvient à nous hypnotiser et simultanément à nous déstabiliser, tel un prestidigitateur surdoué ! Les savantes illusions de perspective nous perturbent parce que notre cerveau, s’il parvient à détailler les différents éléments, n’est pas capable d’en produire une perception globale qui soit cohérente, selon le journaliste scientifique Pierre Ropert.  En fait, l'image contient des informations contradictoires que notre cerveau détecte sans les comprendre… C'est le propre des illusions d'optique.

Passion pour les mathématiques 

M. C Escher le disait lui-même : il était très mauvais en maths, et plutôt cancre à l'école. Pourtant, il savait représenter des concepts mathématiques extrêmement complexes, et de grands mathématiciens de son temps, comme Lionel Penrose et son fils Robert, fascinés par son travail, ont donné vie à ses formes géométriques "impossibles", inspirant par la suite de nouvelles œuvres à l'artiste dans une collaboration très fructueuse. Comme si Escher parvenait à montrer ce que les mathématiciens avaient dans la tête, à donner une forme poétique aux sciences mathématiques ; et que les mathématiciens, eux, étaient capables de donner vie à ces concepts qui semblent fantasmagoriques mais qui  répondent à une vraie logique et soulèvent des problèmes géométriques. 

Questions existentielles
 

Il y a de nombreux personnages dans cette image, mais là aussi, d'étranges phénomènes sont à l'œuvre. D'abord, ils se ressemblent tous. Et puis, ils n'ont pas de visages, ils ressemblent un peu à ces figurines en bois articulées qui servent de modèles aux dessinateurs. Enfin, les personnages se croisent sans cesse, mais n'interagissent jamais. Chacun va dans sa propre direction, vit dans sa bulle, dans son monde, comme coupé des autres.

Peut-être Escher souhaite-t-il, comme dans l'œuvre plus tardive "Ascendant et Descendant" (1960) – qui utilise la  même figure géométrique, le triangle de Penrose, pour construire un escalier magique - exprimer la difficulté des êtres à se rejoindre et à se comprendre.

Cette "Relativité" illustre une part tragique de la condition humaine, en quête de sens et confrontée à sa solitude. Elle nous place face à nos incapacités, nos difficultés à comprendre que d'autres réalités cohabitent avec la nôtre, et dénonce autant le caractère répétitif de nos tâches quotidiennes, comme en écho au mythe de Sisyphe, que notre capacité à tourner en rond dans notre boîte crânienne.

Et pourtant, dans le même geste, et grâce à son oeuvre, Escher démontre la puissance de l'imagination et de l'esprit humain, et sa capacité, à travers l'art et les sciences, à transcender ses propres limites! Laissons lui le mot de la fin : "J'essaie dans mes tirages de témoigner que nous vivons dans un monde beau et ordonné, et non dans un chaos informe."

Sonia Zannad

Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com 
Vous aussi, publiez vos propres articles
sur TartinesDeCulture !
Je m'inscris