Conservatrice-restauratrice d’oeuvres textiles : une vocation au service du patrimoine
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Judith Gauvin est conservatrice-restauratrice en libéral depuis 15 ans. Si son atelier se trouve à Strasbourg, elle travaille pour une multitude d’institutions publiques sur tout le territoire, et se déplace régulièrement là où se trouvent les oeuvres qui ont besoin de son expertise. Cette profession est encore largement méconnue ; elle est pourtant indispensable et précieuse pour la transmission du patrimoine et la préservation des collections des musées. Nous avons interrogé Judith sur son parcours, son quotidien, le sens de son travail et ses joies professionnelles. A l’image d’Epinal qui lui colle souvent à la peau (patience/doigts de fée/passion), elle oppose une vision plus réaliste de son quotidien, faite de conscience professionnelle et de pluridisciplinarité, fondée sur une solide vocation. 

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Mes Sorties Culture : Pourquoi parle-t-on de “conservation-restauration”?

Judith Gauvin : Il faut bien distinguer la restauration traditionnelle de ce qu’on appelle la conservation-restauration, qui s’est développée avec l’apparition de formations spécialisées dans les années 1970. C’est une discipline très récente. En textile, il n’y a que des femmes qui pratiquent ce métier - en tous cas aujourd'hui, en France. Nous sommes 66 conservatrices-restauratrices textiles en France, 50 en indépendantes, dont les deux-tiers en région parisienne. Et nous nous connaissons toutes. 
Pour exercer ce métier, il faut faire 5 ans d’études, souvent après une licence. Pour ma part, ce fut le Master « Conservation-restauration des biens culturels » (CRBC) à la Sorbonne.  Une fois diplômée, on peut travailler pour les Musées de France (un label créé en 2001 par le Ministère de la Culture). Quel que soit le type d'intervention en restauration-conservation (peinture, sculpture, textile…), les musées doivent obligatoirement faire appel à des professionnels issus de certaines formations reconnues (elles sont au nombre de quatre, et ma formation en fait partie). C’est une spécificité française, une garantie de qualité et aussi une forme de protection de la profession. Car notre mission relève du service public, même quand nous travaillons en libéral. J’adhère par exemple à la Fédération française des professionnels de la conservation – restauration (FFCR). Cette fédération comprend des professionnels, diplômés ou reconnus, qui souscrivent à une déontologie : la Définition de la profession publiée par le Conseil International des Musées (ICOM-CC) en 1984 et le Code d’éthique et de formation de la Confédération Européenne des Organisations de Conservateurs-Restaurateurs (ECCO) en 1994. Nous travaillons à la préservation du patrimoine  français. Mais malgré cet engagement et ce rattachement au service public, les collectivités n’embauchent que très peu de restaurateurs en interne. Il y a là un paradoxe très français. 

MSC : Quelles sont, justement, les règles incontournables de la conservation-restauration textile? Celles que précise votre code de déontologie?

JG : D’abord, il s’agit de documenter toutes nos interventions. Mais aussi d’intervenir de la façon la plus réversible possible. Ma restauration doit être visible, différenciée de la partie non restaurée. Le but c’est de rendre l’objet lisible et compréhensible. Et puis, avant de se lancer dans la restauration d’un objet, il convient de  s’assurer de sa bonne conservation. Je demande toujours en amont comment l’objet est conservé, et le cas échéant, comment améliorer sa conservation. Pour moi, l’objet fait partie d’une collection, ce n’est pas un objet isolé. Considérer l’objet en soi et ne penser qu’au rendu esthétique, c’est un peu la ‘vieille école” de la restauration classique. Pour ma part, je pense à sa place dans la collection, à sa présentation, à ses conditions de conservation. On ne pense pas assez à l’importance de la conservation préventive, alors que cette problématique est au coeur du musée! La façon dont on conserve le patrimoine en dit long sur une société. Qu’est-ce qu’on choisit de garder? Pourquoi? Comment on transmet l’histoire des objets conservés? Il faut aussi veiller à l’innocuité de la restauration pour l’objet. Les produits mis en oeuvre ne doivent jamais dégrader l’objet. Je dois comprendre les enjeux chimiques qui interviennent au moment d’un nettoyage par exemple, avant de choisir un solvant adapté. Globalement, toutes ces règles visent au respect de l'intégrité physique et historique de l’objet. 
Enfin, nous n’avons pas le droit de participer au marché de l’art. Alors que les restaurateurs traditionnels, eux, peuvent le faire sans problème. Certains marchands de tapisserie ont aussi leurs propres ateliers de restauration. 

MSC : Quelles sont les qualités et les compétences requises pour pratiquer ce métier?

JG : Le mot d’ordre, c’est la polyvalence. Il faut aimer travailler de ses mains, mais aussi adopter une  approche scientifique, avoir un esprit très méthodique. La conservation-restauration de textiles combine physique, chimie, géométrie, histoire de l’art, histoire des techniques… Pour moi qui n’ai jamais tranché entre sciences et lettres, c’est parfait! Je navigue sans cesse d’une discipline à l’autre. Et en plus, je ne travaille jamais sur un même objet.Mais ce qui me plaît par dessus tout, à notre époque si déconnectée du réel, c’est le contact quotidien avec la matière. Ce contact-là offre de grandes satisfactions ; et puis  savoir que grâce à mon intervention, un objet est préservé, c’est le côté magique de l'exercice. 

MSC : J’imagine qu’il faut aussi toute une phase de recherche en amont, avant d’aborder le travail “concret”?

JG : Oui, il faut aussi aimer toute la partie de recherche et d'investigation qui précède le travail sur les oeuvres à proprement parler. Je n’ai pas le temps de le faire pendant mes heures de travail (il faut bien assurer un certain chiffre d’affaires pour pouvoir vivre de ce métier en étant indépendant), donc je lis le soir, le week-end… En fait, dans ce métier, on n’arrête jamais de travailler ; on est toujours entrain de s’informer pour être à la pointe des connaissances. Un jour ce sera un livre sur kimono, un autre des actes de colloque sur la restauration… Quand je travaille sur un vêtement ancien par exemple, je dois connaître l’histoire du costume, de la société, la façon dont on a façonné le corps en fonction de l’époque concernée, le sens du vêtement dans la société…Mais, bien sûr, on ne peut pas être expert en tout! A chaque nouvelle mission, il s’agit de s’entourer et de coopérer avec d’autres professionnels, qu’ils soient de ma spécialité ou pas. C’est toujours un travail d’équipe.Et puis, une fois le travail terminé, il s’agit aussi d’en parler, de communiquer sur ce qu’on a fait, car il est indispensable de documenter son travail ; c’est aussi comme ça que le métier se transmet et qu’il est respecté. 

MSC : En ce moment, sur quels objets travaillez-vous?

JG : Sur des poupées qui viennent de l’atelier du peintre Foujita, qui datent du début du XXe siècle ; mais aussi une rare nappe d’autel protestante de la fin du XVIIème siècle qui est conservée dans le musée de Bischwiller, une petite ville d’Alsace, et sur lacourtepointe d’un lit du XVIIe siècle provenant d’un château dans le Lot géré par le Centre des Monuments Nationaux. 

MSC : Côté technique, quelles sont les grandes questions à se poser pour la conservation des oeuvres? 

JG : La restauration ne sert pas à grand chose si on ne conserve pas les objets dans des conditions correctes. Pour y veiller, il faut prendre en compte le climat, l’humidité, les polluants, la lumière. Mais aussi les contenants, le calage interne ou externe… En réalité, la conservation préventive représente 40 % de mon temps de travail (sous forme de conseil ou d’interventions lors de chantiers de collections), et la restauration en atelier ou sur sites 60 %. Evidemment, certaines oeuvres textiles ne peuvent pas être déplacées, car leur valeur est inestimable et/ou qu’elles sont d’une grande fragilité. En textile, c’est le cas, par exemple, des tapisseries de l’Apocalypse conservées au château d’Angers. 

MSC : Quelles sont les difficultés majeures du métier?

JG : Il arrive malheureusement que les conservateurs nous voient comme des empêcheurs d’exposition. Il y a l’idée sous-jacente, parfois, que la restauration n’est pas indispensable, et qu’elle “crée” des problèmes là où on pense qu’il n’y en a pas. Nous informons sur ce qu’il faut changer, sur ce qui ne va pas, et cela ne plaît pas toujours! De manière globale, le métier n’est pas assez reconnu et considéré, et comme nous sommes peu nombreuses et discrètes, notre voix ne porte pas. Enfin, il n’est pas toujours simple de sensibiliser les gens à la beauté et à la place du textile dans notre histoire et dans notre société. Mais j’aime beaucoup mon métier, j’ai la chance de pouvoir relativiser les désagréments grâce à de longues années de pratique, et de travailler souvent avec des équipes que j’apprécie énormément! 

MSC : Merci beaucoup!

Pour aller plus loin :

https://www.museedestissus.fr/atelier-de-restauration/
http://www.palaisgalliera.paris.fr/fr/palais-galliera/les-ateliers-de-restauration-et-de-conservation-preventive/restaurer-conserver-et
http://www.ffcr.fr/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Fondation_Abegg
https://www.metmuseum.org/about-the-met/conservation-and-scientific-research/textile-conservation
https://www.vam.ac.uk/collections/textiles
https://www.metmuseum.org/about-the-met/curatorial-departments/the-costume-institute


Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com     



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