Comment Degas réinventa le portrait
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Le comte Ludovic Lepic, ça vous dit quelque chose ? Probablement pas... Et pour cause. Ce grand ami d’Edgar Degas, bien qu’artiste lui aussi (se réclamant du courant impressionniste), ne connut pas vraiment le succès ni de son vivant ni à titre posthume. Il est pourtant passé à la postérité, mais pas en raison de ses peintures : il fut le modèle de Degas pour deux de ses toiles, toutes deux fondamentales dans l’histoire de l’art, et qui connurent un destin tourmenté.  

La première, c’est le Portrait de Ludovic Lepic et ses deux filles (1870), visible en ce moment à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, et habituellement exposé à la fondation Bührle de Zürich. La scène se déroule devant une façade aux volets verts, qui servent dans la composition de Degas à rehausser la tenue blanche des petites.  La famille est prise sur le vif, dans un triple portrait spontané. Degas rechignait pourtant  à travailler en plein air et privilégiait l’atelier (contrairement au credo des impressionnistes) il a fait une exception pour ce tableau. La toile n’est pas le fruit d’une commande de Lepic (Degas venait d’une famille aisée et n’était pas obligé de se plier aux commandes pour vivre), mais simplement un choix délibéré de l’artiste.  

Bien que contemporain de Renoir, Degas use ici d’une technique très différente. Sa toile semble inachevée, mais c’est un effet voulu par le peintre, un peu comme s’il décortiquait sous nos yeux le processus du portrait : au centre, une esquisse du portrait de Ludovic, à gauche, des contours mieux définis pour la cadette, et à droite, le portrait parfaitement achevé – et si bien maîtrisé – de l’aînée.  L’ensemble est pris sur le vif, avec des effets d’aquarelle, grâce aux glacis transparents apposés sur ses coups de pinceaux.  

Comme l’explique Lukas Gloor, conservateur de la collection Bührle, ce tableau est d’une  modernité sidérante pour l’époque, en ce qu’il nous parle de notre regard et se joue de l’observateur. Nos yeux ne peuvent se focaliser que sur un élément à la fois : tout se passe comme si ici, Degas utilisait cette propension naturelle pour nous « forcer » à fixer notre regard – et donc notre attention – sur le personnage de droite. Nous n’avons pas le choix ! Un véritable « putsch » artistique, donc, puisque le peintre dicte sa loi au spectateur, et qu’en outre il se permet de déclarer fini un tableau qui semble à l’état d’ébauche.   Petite anecdote, cette toile fut volée en 2008 (avec 3 autres toiles de la collection Bührle) et retrouvée au terme d’une longue enquête en 2012.

Le second portrait, Ludovic Lepic et ses filles place de la Concorde, date de 1875, et les petites ont bien grandi. On peut le voir au musée de l'Hermitage de Saint-Pétersbourg. La famille est représentée de façon, là encore, peu conventionnelle. Les conditions sont les mêmes que pour le tableau précédent : Degas décide de peindre son ami et ses filles, ce n’est pas une commande de Lepic.  

Certains historiens de l’art interprètent cette toile selon des critères liés au contexte de l’époque (guerre franco-allemande) soulignant les éléments « patriotiques » dans la peinture.   Mais ce qu’il faut relever ici, c’est l’extraordinaire audace de la composition, sans doute réalisée d’après photographie : les protagonistes sortent quasiment du cadre, ils sont relégués dans le coin droit de l’image, tandis que le regard est happé par la vaste étendue de la place. Ils regardent tous dans des directions différentes. Cette œuvre était considérée comme perdue depuis la seconde guerre mondiale jusqu'à ce que les autorités russes la montrent au public en 1995 à l'Ermitage. Le tableau faisait auparavant partie de la collection d'Otto Gerstenberg à Berlin, et a été donné à la Russie comme dédommagement de guerre.

Deux oeuvres "cousines", donc, et aux destins tourmentés, qui ont changé, sinon la face du monde, celle de l'art du portrait!


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