« Sans droits négociés, il n’y a pas d’images ! » Une interview de Maud Lomnitz, iconographe.
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 Volubile, franche et passionnée, elle se départit rarement d’un grand sourire : Maud Lomnitz ne fait rien à moitié et nous a accordé un entretien-fleuve, au cours duquel elle nous a dévoilé les réalités que cache le mystérieux nom de sa profession, « iconographe ». Et autant vous prévenir d’emblée : rien à voir avec les icones russes ni celles de votre clavier de téléphone mobile.  

Quel est ton parcours, Maud ?
 

J’ai fait des études en littérature anglaise, et heureusement, car je me sers beaucoup de l’anglais aujourd’hui dans le cadre professionnel. Je suis aussi titulaire d’une maîtrise et d’un DESS en sciences de l’information et de la documentation (Paris 8). Puis j’ai enchaîné sur des stages audiovisuels au Forum de l’Image et à l’INA (Institut national de l’audiovisuel).  

Qu’est-ce qu’un(e) iconographe ?
 

Traditionnellement, c’est une personne qui fait de la recherche d’images, gère les fonds photo et négocie les droits des images en fonction de l’exploitation prévue. En principe, cela se réduit aux images fixes, mais pour ma part je pratique une version « étendue » du métier : je m’occupe aussi de films (documentaires ou de fiction) et de fichiers audio. Je dois m’assurer que le cadre d’utilisation d’une photo ou d’une vidéo convient au type de diffusion souhaité.
Gérer les droits des images signifie concrètement trois choses : connaître le mode de diffusion, la durée de diffusion et aussi le territoire concerné par cette diffusion.  

Ton travail est donc très juridique, je pensais qu’il consistait aussi à trouver les images…
 

Dans certains cas, mon travail consiste à rechercher des images et proposer des sélections iconographiques en apportant mon avis sur leur pertinence ou sur leurs qualités esthétiques. Dans le cas d’expositions par exemple, mon rôle consiste principalement à retrouver la source des images choisies par l’auteur ou le commissaire, en fonction de la destination et garantir leurs conditions d’utilisation d’un point de vue juridique.  

Tu dois donc vérifier que les images sont exploitables, savoir dans quelles conditions, et si elles ne sont pas disponibles, trouver des solutions de remplacement ? 
 

Exactement. On ne s’en rend pas toujours compte dans ce monde saturé d’images, mais c’est important de savoir d’où elles viennent, parce qu’il y a un auteur derrière, ce n’est pas un bien comme un autre... ce n’est pas un kilo de tomates. C’est important aussi que toute personne qui veut connaître la source d’une image ou d’un document vidéo puisse la retrouver facilement.  

Tu m’as dit que tu travaillais en freelance, mais pour quels clients ?
 

Ils sont très divers ! Parfois pour des institutions, comme le musée Quai Branly pour plusieurs expositions temporaires et permanentes, pour lesquelles je suis chargée des démarches concernant les images animées et les sons.  

La dernière en date est « The Color Line » (une exposition consacrée à l’identité noire dans l’Amérique de la Ségrégation et aux artistes afro-américains, NDLR). Je travaille aussi pour des beaux livres, des couvertures de livres de fiction (Gallimard), des livres de mode (Louis Vuitton, Loewe, Agnès b) , d’art contemporain, des ouvrages consacrés au patrimoine (Centre des Monuments Nationaux). Je m’occupe aussi bien des images fixes (photos, illustrations de livres) que d’extraits de films de fiction ou de documentaires diffusés dans le cadre d’expositions.  

Qu’est-ce que tu apprécies particulièrement dans ton travail ?
 

Il y a quelque chose de magique dans le métier, quand je m’occupe des droits d’un document fort et rare, comme la vidéo du concert de Marian Anderson en 1939 devant le Lincoln Memorial à Washington, après qu'il lui a été refusé d'accéder à la salle où elle devait chanter. Vous pouvez la voir actuellement à l’exposition « The Color Line ». Il en va de même pour les premiers films de cinéma réalisés par des afro-américains. Cela me tient vraiment à cœur que ces images soient vues ! Et les institutions américaines avec qui j’ai été en contact, qui les conservent, sont elles aussi ravies qu’elles soient largement diffusées.    

Dans le cadre de l’exposition « Tatoueurs, tatoués », pour laquelle j’ai aussi travaillé, il y avait aussi des vidéos particulièrement étonnantes et inédites, des images de tatouages « sauvages » réalisés dans des conditions extrêmes. Je fais partie des personnes qui permettent au public de rencontrer tous ces documents, et ça me plaît !  

Comment ça se passe concrètement quand tu travailles pour une grande exposition ?
 

Le commissaire d'exposition m’indique ce dont il a besoin, me met sur la piste, et je dois ensuite trouver les ayants-droits et négocier les droits afférents aux images, afin de garantir que le musée les utilise dans un cadre juridique précis et cadré. Je suis aussi chargée de récupérer un fichier de bonne qualité pour la diffusion dans l’exposition. Mon rôle consiste à aider le commissaire à rendre accessibles les images qu’il a sélectionnées pour l’exposition et donc à retrouver la source, les ayants-droits, et à négocier les droits d’usage. Il s’agit d’une vraie négociation commerciale, avec de grandes disparités en fonction des interlocuteurs.  

Est-ce que certaines demandes n’aboutissent pas ?
 

Oui, ça arrive. Pour toutes les sources officielles, étatiques, les prix sont fixés d’avance, selon des grilles tarifaires non négociables. Là il n’y a pas de marge de manœuvre. Et de manière générale les droits des artistes très connus sont gérés par des agences qui protègent bien leurs droits.  

Quelles qualités dois-tu mobiliser dans ton travail?
 

De la rigueur, de la ténacité, des qualités de négociation, et aussi une grande curiosité. Quand je commence un projet, je ne sais pas toujours où je mets les pieds ! Je dois découvrir par moi-même où trouver les sources fiables et un contact pour assurer la négociation.  

Sur quoi aimerais-tu mettre l’accent à l’avenir ?
 

Aujourd’hui je suis un maillon de la chaîne, mais j’aspire à plus d’autonomie et au suivi plus extensif de projets culturels. J’aimerais participer un jour à la scénographie et à l’accrochage des images dont j’ai négocié les droits pour une exposition par exemple !  

Quels sont tes artistes préférés, les images qui te touchent le plus à titre personnel ?
 

J’aime les photos qui se penchent sur l’intimité, comme celles de Nan Goldin. Elle y évoque des choses très subtiles, avec une grande simplicité. Comme elle le dit si bien, « My work has always come from empathy and love ». Chez elle, il n’y a jamais de triche, son grain et ses couleurs sont magnifiques, et elle maîtrise comme personne l’art de raconter une histoire. Je crois que c’est ce que je cherche dans une image : que tout soit dit, immédiatement, sans « filtre » et sans afféterie.  

Retrouvez le blog de Maud Lomnitz par ici          
Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com

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