Métier : entrepreneur culturel
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Romain Prévalet est archéologue. Chercheur au CNRS et expert pour le marché de l’art, il transmet sa passion par la médiation culturelle, en tant que guide-conférencier national et entrepreneur. Il fonde en octobre 2016 la startup CulturMoov, soutenue par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et récemment labellisée French Tech.  

Mes Sorties Culture : Romain, d’où vous vient votre vocation d’entrepreneur culturel ?
 

Romain Prévalet : En réalité, mon activité actuelle est intimement liée à mon parcours et à mes passions : je suis chercheur en archéologie, j’ai fait une thèse de doctorat en sciences de l’antiquité, qui m’a menée au Proche Orient et en Grèce. J’ai vécu entre la Syrie, l’Irak et la Grèce, qui furent autant de foyers d’innovation pour les grandes techniques de l’artisanat, le travail des matériaux précieux notamment (or, lapis-lazuli, ivoire).   Justement, je travaille sur l’étude des métiers d’art anciens, notamment sur la production des bijoux dans l’Antiquité, l’utilisation matériaux précieux, mais aussi leur préservation, tout en m’interrogeant sur la transmission de ces objets et de ces savoir-faire dans le monde actuel.  

MSC : Ces connaissances, vous cherchez donc à les transmettre au grand public ?
 

R. P : Oui, grâce à mes projets de recherche, j’ai identifié et reconstitué des techniques anciennes, que je valorise dans le cadre d’ateliers de médiation culturelle en particulier, ou dans le cadre de manifestations grand public, comme les journées des métiers d’art, les journées du patrimoine. Ce sont autant d’occasions de s’initier à la découverte de ces techniques anciennes, ces procédés et ces gestes artisanaux, y compris par le biais de l’expérience (fabriquer un bijou selon les techniques antiques, par exemple).   

MSC : Ces connaissances sont précieuses aussi pour les grandes maisons qui cherchent à renouveler leurs collections
 

RP : Effectivement, je collabore souvent avec des entreprises du luxe, mais aussi des créateurs et des artisans, qui sont soucieux de faire vivre les techniques anciennes et souhaitent valoriser leur savoir-faire. C’est aussi une source d’inspiration inépuisable.  

MSC : D’où est venue l’idée de CulturMoov ?
 

R. P 
: Deux ans avant de lancer CulturMoov, j’ai créé une première activité de consulting dans la médiation qui est née de deux constats : d’une part, je me suis rendu compte que partout en j’interviens en tant que médiateur (dans les musées, les écoles ou les entreprises), je suis souvent en contact avec les mêmes types de profil : des personnes curieuses, qui font la démarche de s’informer, de s’initier. D’autre part, malgré certaines tentatives de valorisation scientifique, rares sont ceux qui connaissent la diversité des actions de notre métier et les résultats de nos recherches, car nous diffusons peu nos savoirs de manière à toucher des publics différents. J’ai donc eu envie de créer une activité pour diffuser davantage les informations issues de la culture scientifique et technique, et surtout être davantage en interaction avec les publics. C’est notamment dans cet objectif que j’ai commencé à valoriser les collections du patrimoine que j’expertise, celles des musées en particulier. De cette démarche, j’ai initié un projet plus global et qui puisse toucher les citoyens.  

MSC : Vous partez donc d’une démarche scientifique pour aboutir à la volonté de rendre l’art accessible à un public qui n’a pas forcément accès à ces collections, ou bien qui y a accès mais n’a pas les « clés » de compréhension.
 

RP 
: Oui, et il faut savoir que beaucoup de musées ou de lieux de patrimoine ne peuvent pas valoriser la majeure partie de leurs collections. Ce que vous voyez au musée, c’est 10 % des collections. Le reste dort dans des réserves, pour des raisons d’espace, de conservation, ou de restauration en particulier. Comme j’ai accès à ces collections, dans un cadre scientifique, autant en profiter pour les rendre également accessible à d’autres. Ce sont des collections rares et inédites qui peuvent permettre à la fois d’intéresser des publics éloignés de la culture et de leur donner envie d’interagir avec le patrimoine, tout en accompagnant lesdits lieux (galeries, musées, entreprises, villes) à valoriser leurs collections et surtout à mieux se connecter avec les publics, notamment toucher de nouveaux profils de publics. Je pense en particulier aux digital natives, ou même les adolescents et jeunes adultes, plutôt délaissés en termes de contenus et d’expériences dans les lieux culturels.   Il y a derrière ma démarche des enjeux sociaux, mais aussi des enjeux d’attractivité des territoires. En France, nous avons la chance d’être dotés d’un patrimoine exceptionnel partout !  

MSC : Comment faites-vous pour valoriser ces fonds ?
 

 R P : Avec CulturMoov, nous concevons des visites virtuelles, des expériences de visites courtes, interactives, ludiques. Le but, c’est de rendre vivant un objet ou un lieu inconnu, inaccessible à travers différents points d’intérêt qu’on va animer en utilisant des technologies de l’animation comme la 3D, la microphoto (une technique pour parler de culture à la loupe), ou la vidéo 360° par exemple.   Quand on voit un objet dans une vitrine, on ne peut pas complètement tourner autour, le toucher ou encore moins jouer avec. Avec ces expériences, il devient manipulable, appropriable, observable. J’utilise aussi le jeu, pour inciter à interagir, à comprendre, à travers des quiz ou des enquêtes par exemple. Plutôt que la description, j’opte aussi pour le storytelling, avec la volonté de traiter des sujets appropriables par le plus grand nombre et raconter une histoire de manière décalée, par l’anecdote, ou par le biais de l’humour.   S’il s’agit d’une appli, par exemple : plutôt que de décrire des objets d’art, je vais plutôt insister sur le patrimoine immatériel, donc les techniques utilisées pour les concevoir et les fabriquer. Des infos que l’on peut tous réutiliser chez nous ou dans un fablab (DIY, Makers). Si je veux évoquer des manuscrits religieux, je mettrai en avant l’art décoratif de l’enluminure, un art exceptionnel, plutôt que le texte. On s’appuie aussi beaucoup sur le design, émotionnel notamment, afin de créer des points d’interaction, de reconnaissance et d’identification.  

MSC : Faut-il sortir des musées ?
 

R. P 
: Aujourd’hui, plus de 60 % des gens ne vont pas au musée, il y a un problème : nous tentons d’inverser cette courbe en allant interpeller les publics là où ils sont, c’est à dire dans les espaces publics, touristiques, marchands (grands magasins, centres commerciaux, hôtels). Côté marques, cela permet aussi d’interpeller les gens d’une façon originale. Donner envie par l’action et l’expérience, avant même de s’être déplacé : une belle promesse.   Nous avons, par exemple, développé une appli avec la Mairie de Paris et JC Decaux. Elle est actuellement diffusée sur les abribus afin de mettre en avant 12 œuvres inaccessibles habituellement pour le public de trois musées parisiens. Il y a, par exemple, de grandes œuvres de la BNF comme l’Evangéliaire de Charlemagne, mais aussi une œuvre d’art arabe contemporain de l’IMA ou encore de magnifiques minéraux du Musée de Minéralogie (Mines ParisTech).  

MSC : Rencontrer un  objet, c’est apprendre à le connaître, mais aussi ressentir des émotions.
 

R. P 
: Oui, j’expérimente souvent les expos dans l’objectif de mesurer l’émotion que cela procure. C’est tout de même une notion extrêmement importante, qui nous touche tous et donc qu’il ne faut pas oublier ! Avec CulturMoov, on veut offrir de l’émerveillement, outre la connaissance. Je me demande souvent si j’ai passé un bon moment, et aussi ce que j’ai appris. Dans certaines expos il y a peu (ou pas) d’interaction, et ce n’est pas toujours facile de comprendre ou de suivre le fil de l’histoire racontée. C’est difficile aussi d’éveiller les sens quand il n’y a que les cartels ou des textes à rallonge.  

MSC : Finalement, vous « rendez » le patrimoine aux publics !
 

R . P 
: Disons que le plus important c’est que les publics puissent être dans une démarche d’appropriation du patrimoine, du savoir, du territoire… et si possible dans une démarche de co-construction… Au final, mon but, c’est de faire en sorte que les publics deviennent des médiateurs culturels, qu’ils aient envie de partager une expérience, un sentiment, une émotion. C’est pourquoi, j’ai fait le choix d’accompagner des actions de médiation plus classiques par des supports numériques, facilitant l’expérience virtuelle aussi bien sur site qu’à l’extérieur, et le partage sur les réseaux sociaux par exemple.  

MSC : Vous travaillez aussi avec d’autres professionnels, afin d’affiner votre connaissance des techniques artisanales
 

R. P 
: Oui, je me suis très vite intéressé à la question de la transmission des savoirs entre les différentes régions de production des objets que j’étudie, et aussi les différentes modalités d’apprentissage des techniques qui y sont associées. Ces problématiques scientifiques sont directement liées à d’autres disciplines : archéologie, histoire des techniques, sciences cognitives (que se passe-t-il dans le cerveau en fonction du geste que l’on accomplit ?)… Je travaille aussi avec des artisans afin de reconstituer les techniques, d’identifier les outils, et de « reconnaître » les gestes. C’est véritablement passionnant et j’essaie aussi de transmettre cette passion à travers les expériences virtuelles.  

MSC : Il y a là une certaine magie : vous reconstituez des gestes vieux de plusieurs siècles !
       

Vous pouvez suivre les histoires de CulturMoov sur son blog : www.culturmoov.com Facebook : https://facebook.com/culturmoov Twitter : https://twitter.com/RomainPrevalet Linkedin : https://www.linkedin.com/company-beta/10930522/        
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