Le portrait de Betty
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Gerhard Richter, dont plus de 70 œuvres sont exposées en ce moment à Prague, est sans conteste l’un des plus grands peintres contemporains. Né à Dresde, qui fut presque entièrement détruite par les Alliés pendant la deuxième Guerre mondiale, l’artiste maîtrise aussi bien l’abstraction que la figuration, et a usé d’une palette de techniques très étendue tout au long de sa carrière, toujours avec la même exigence et le même talent.

Ce portrait de sa fille Betty, peint d’après photo en 1977, alors qu’elle avait 10 ans – il en peindra deux autres, iconiques eux aussi - paraît de prime abord un objet simple et sans histoire, mais il est fascinant à plus d’un titre. D’abord, il y a l’incroyable maîtrise technique de Richter : l’image est hyperréaliste, les détails en sont réalisés avec une précision sidérante, l’œil est irrémédiablement fasciné et séduit par l’aspect « plus vrai que nature » de la représentation, et pour autant on voit très bien qu’il s’agit d’une peinture et non d’une photo, grâce à un léger flou caractéristique de la technique de Richter, qui parvient à nous rappeler subtilement qu’il s’agit là uniquement d’un agencement de pigments, de matière ; une illusion d’optique.  

La peinture évoque aussi une toile classique, à la fois par la technique usitée et par le choix du portrait. D’ailleurs, la même aura de mystère entoure le visage de la petite Betty que celui de la jeune fille à la perle de Vermeer – dont on dit qu’il s’agissait justement de l’une de ses filles -, et leur expression est presque la identique : la bouche légèrement entrouverte, avec un regard très direct et des coloris qui se répondent parfaitement, sur un fond dont la nature est difficile à distinguer. On pourrait penser qu’il s’agit d’une toile vierge, ou d’une table ; il semble en tous cas difficile de dater et de contextualiser le portrait, ce qui lui confère un caractère universel et atemporel.  

L’étrangeté de ce tableau réside aussi dans son petit format (30 cm x 40 cm, c’est dire la virtuosité de l’artiste) et dans la pose non conventionnelle de la petite fille, la tête couchée, qui rompt résolument avec le portrait classique. Il est difficile de détacher ses yeux de Betty, parce que la perfection de ses traits, sous le pinceau de Richter, a quelque chose d’hypnotique. Mais le peintre nous révèle ici un secret fondamental, qui donne un peu le vertige : on a beau s’approcher du sujet, en définir les contours avec précision, il recèle toujours une grande part de mystère, et nous ne savons rien de Betty malgré ce face-à-face. La photo ne représente rien d’autre qu’un instant suspendu, et la peinture d’après photo est une représentation encore plus éloignée de l’objet qu’elle entend représenter. Pour conclure, laissons la parole à Gerhard Richter :  

« Mes tableaux sont sans objet ; mais comme tout objet, ils sont l’objet d’eux-mêmes. Ils n’ont par conséquent ni contenu, ni signification, ni sens ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi n’ont ni raison d’être, ni fin, ni but. Voilà quel est l’enjeu. (Mais il y a quand même de bons et de mauvais tableaux.) »  

A n’en pas douter, il s’agit de l’un de ses chefs-d’œuvre. 


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