Jean-François Colau, dynamique dandy de l’édition
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 Armé d’une solide culture générale, d’une mémoire d’éléphant et d’un sens relationnel aiguisé, c’est du côté de la rue du Bac qu’officie Jean-François Colau, éditeur Beaux-Arts chez Gallimard depuis 13 ans. Un métier dont il connaît parfaitement les arcanes, et qui lui permet de côtoyer bon nombre de commissaires d’exposition et d’explorer les musées français. Il nous raconte ici comment naît un « beau livre », depuis la demande formulée par le musée jusqu’à sa distribution.  

Mes Sorties culture : J’aimerais que tu me parles d’un projet sur lequel tu as particulièrement aimé travailler, pour comprendre les étapes successives qui permettent d’aboutir au catalogue d’exposition ou au « beau livre » en vente (entre autres) dans les boutiques de musée.
 

Jean-François Colau 
: Prenons l’exemple du catalogue Modigliani, édité avec le LaM de Villeneuve-d’Ascq. C’est un projet que j’ai particulièrement apprécié ; j’aime beaucoup travailler avec les équipes du LaM. Pour ce projet de grande ampleur, le LaM souhaitait travailler avec un éditeur privé, et a choisi Gallimard. Nous avions déjà travaillé ensemble, du reste. J’en garde un très bon souvenir, même si ça a été un gros défi : nous avons du travailler en un temps record (3 mois, pour un catalogue en 2 langues) sachant qu’en temps normal il faut 6 mois.  

Quelle est l’alternative à l’édition privée pour les musées qui souhaitent sortir un catalogue d’exposition ?
 

Certains musées ont leurs propres services éditoriaux : c’est le cas du Louvre par exemple. Pour un musée, la coproduction permet d’alléger le budget, puisque les frais de production sont partagés. Ensuite les recettes sont réparties à 50/50. Il existe aussi un autre système, le partenariat : dans ce cas de figure, l’éditeur paye pour la production du livre mais le musée s’engage à lui en acheter une certaine quantité. Dans le cas du catalogue Modigliani, comme le musée dépend d’une collectivité publique (ce qui est souvent le cas), c’est passé par un appel d’offre que nous avons remporté. En termes de distribution, le choix d’un éditeur privé est intéressant aussi, parce que le livre est diffusé dans toutes les librairies, via le réseau de l’éditeur et ses commerciaux.    

Quel est ton rôle au sein du service «  Beaux Arts  »?
 

Je coordonne tout le développement éditorial des projets, depuis le cahier des charges à la commercialisation. Pour commencer, on détermine les caractéristiques du projet : tirage, nombre d’images, budget pour l’iconographie, droits d’auteur. Il doit comporter tant de textes, tant d’images, être à tel format, avec telle reliure. Puis, on établit un planning et un budget et on demande des devis à nos fournisseurs (imprimeur, photograveur), et avec ces prix, en on établit un budget global. Le calcul est le suivant : si nous en vendons tant à nos partenaires et tant en librairie, il faut en imprimer telle quantité.  

En moyenne, quel est le tirage d’un catalogue d’exposition ou d’un « beau livre »?
 

Entre 3000 et 20 000. L’exposition « La collection Chtouchkine » (actuellement à la Fondation Vuitton, NDLR) marche si bien que le catalogue a été imprimé à 20 000 exemplaire, puis réimprimé à nouveau à 20 000 exemplaires, ce qui est rarissime. En 20 ans, c’est arrivé une seule fois chez Gallimard ; la dernière fois, c’était avec avec la fondation Barnes en 1993 (176 000 exemplaires vendus). En moyenne, nous imprimons 6000 exemplaires.  

Revenons à nos moutons : comment s’est déroulée la coédition du catalogue Modigliani ?
 

Oui, comme il s’agissait d’une coédition, le LaM a fait les contrats avec les auteurs, payé les textes et les images. De notre côté, nous avons rémunéré les correcteurs, et réalisé la mise en pages, la photogravure et l’impression. Une fois le budget établi, et les textes et images récupérés et validés, on passe à la prémaquette. On a travaillé avec une graphiste en interne. Elle a fait des propositions à la fois pour la couverture et pour l’intérieur du livre. Souvent la couverture est imposée, elle reproduit la même image que l’affiche : avoir un seul visuel est plus pertinent en termes de marketing. Une fois que la prémaquette est validée, que les textes sont préparés et relus, les images sélectionnées, on passe à la mise en page elle-même. On fait alors des allers-retours avec notre partenaire, pour obtenir leur validation au fur et à mesure sur la mise en page.  

Quelles difficultés rencontres-tu le plus souvent ?
 

Avec les annexes et le sommaire, il y a toujours mille détails à régler. Par exemple, les légendes : le prêteur de l’œuvre remplit une feuille de prêt avec beaucoup de détails au sujet de l’œuvre, sur la technique employée, la signature, les dimensions. Cela nous aide à ajuster les légendes des photos.   Mais de toute façon, on corrige jusqu’au dernier moment, en faisant des vérifications en bibliothèque. On reçoit des tombereaux de corrections jusqu’au dernier moment, ce n’est jamais fini ! Même quand les machines tournent chez l’imprimeur, il arrive qu’on nous demande des corrections. C’est arrivé cette année avec une photo qui avait été fournie à l’envers (Picasso) validée à toutes les étapes. Puis un journaliste a vu les épreuves et s’est aperçu de la bévue.   À l’époque des ektachromes (de grandes diapositives), quand j’ai commencé, il arrivait souvent que les épreuves soient imprimées à l’envers.   Pour le catalogue Modigliani, je suis allé au tirage chez l’imprimeur, et pendant le tirage, on faisait encore des corrections sur les fichiers…  

Peux-tu revenir sur la photogravure, expliquer en quoi ça consiste ?
 

Oui, pour faire la maquette du livre, le graphiste assemble le texte et les images en suivant proposition de mise en page qui a été validée par le commanditaire. La mise en page inclut les marges, la position et la taille des images, la police typographique, le corps (la taille) de chaque élément, et le texte courant.   Les images sont donc intégrées à la maquette. Une fois la maquette validée, on passe à la photogravure et à l’épreuvage couleur. Le photograveur nous envoie les épreuves. Ce sont des « images test », qui permettent de vérifier tous les paramètres, et en particulier la colorimétrie des images.  

Comment faire pour être certain que ce que tu vois est fidèle à l’œuvre ?
 

C’est à la fois une question de culture, de feeling et d’expérience. J’ai vu un certain nombre de tableaux. Souvent ça se voit tout de suite : l’image est plate, couverte d’un voile gris, ou elle manque de profondeur. Ce sont des capacités que j’ai affinées avec l’expérience : l’œil se forme.    

Est ce que cette partie du travail a évolué ?
 

Ce qui a changé c’est la nature des épreuves. Avant on travaillait avec des « ektachromes ». Avec l’image numérique, il peut y avoir plus de distance avec l’original : soit je connais les œuvres, soit je fais appel à un spécialiste de l’œuvre, par exemple le commissaire d’exposition, ou un représentant de l’artiste. Certaines sociétés demandent qu’on leur soumette systématiquement les épreuves, c’est le cas des ayants droit de Matisse et de Picasso. Il faut leur soumettre toutes les épreuves de photogravure et sans leur accord nous n’avons pas le droit de reproduire.  

A quel moment passe-t-on à la phase d’impression ?
 

Quand nos fichiers Indesign (un logiciel de mise en page, NDLR) sont validés, nous remplaçons les images temporaires par les images définitives, corrigées, et on les passe en pdf. Puis on transmet à l’imprimeur, qui lui les convertit en pdf à imprimer. Il fait alors un travail de nettoyage très technique.   On obtient ensuite ce qu’on appelle un traceur. Cela ressemble à des cahiers collés à la main, sur un papier pelucheux. C’est en fait une épreuve du catalogue, c’est le bloc feuilles du catalogue.   Au moment de l’impression, on fait les dernières mises au point, les couleurs sont corrigées « en live ».  

Est-ce que ton travail s’arrête là ?
 

Pas du tout, après il faut gérer la livraison, avec ses spécificités logistiques, par exemple il faut tenir compte des horaires d’ouverture des musées. J’établis donc un planning de livraison, je m’occupe de la facturation, puis du suivi des ventes. Parfois ça marche très bien, et il faut décider s’il faut réimprimer. En plus les expositions se déplacent, donc il faut parfois faire une mise en place en anglais dans d’autres pays… c’est une gestion assez compliquée.  

Le catalogue Modigliani s’est bien vendu ?


Oui très bien ! 7000 exemplaires ont été réimprimés en français et en anglais. On a 2000 exemplaires en stock en trop, en français. Mais on a vendu 85 % du tirage total (soit 15 000 exemplaires).   Bien sûr, les ventes sont corrélées à l’exposition, et au temps qu’elle dure. Et si ça marche très bien et qu’il faut réimprimer, mieux vaut bien s’organiser car l’exposition durant 3 mois et demi (en moyenne) il faut le temps tactique de trouver un stock de papier et de réimprimer à temps, avant la fin de l’exposition.    

Il existe de rares exemples de catalogues qui se vendent au-delà de la durée de l‘exposition, de « long sellers ». C’est le cas de Nicolas de Staël, lumières du Nord, lumières du Sud, que nous avons publié en 2014 pour une exposition du musée d’Art moderne du Havre, et dont nous venons de tirer la 7e réimpression !

Quelles sont les qualités exigées pour ce métier ?
 

Il faut des notions avancées en histoire de l’art, et surtout connaître le système d’édition classique du texte. Mais je suis surtout chef de projet, mon credo c’est « un planning un budget une équipe ». C’est cela le plus important, être capable de coordonner le projet de A à Z. Car personne ne connaît tous les sujets : il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de Modigliani pour éditer le catalogue Modigliani. Le spécialiste, c’est le commissaire d’exposition. Evidemment, il faut tout de même une bonne culture générale et des connaissances avancées en langue française et en code typographique. J’ai fait des études de lettres et un master en édition. Avec l’expérience, je connais pas mal d’auteurs, d’artistes, d’éléments historiques…  

Merci à toi, je pense que tu vas susciter des vocations !
         
Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com

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