"Construire un rapport critique entre soi et le monde"
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« Nous aurons marché ensemble » propose de revenir, 20 ans après, sur le mouvement des sans-papiers à l'église Saint-Bernard, ce lieu qui a été habité par plus de 300 sans-papiers du 28 juin au 23 août 1996. Ceux-ci réclamaient le droit de rester légalement dans un pays, la France. Ils ont été évacués par les CRS.
Arnaud Claire, à travers ses photographies exposées dans l'Eglise, interroge l'événement dans sa dimension politique, sociale, culturelle et recherche ses résonances contemporaines. Le mouvement des sans-papiers de 1996 a élevé l’église Saint-Bernard au rang de symbole ; plus qu’un lieu ouvert sur et à la société, elle est devenue un espace emblématique de contestation et de rassemblement pour des milliers de citoyens. Nous l'avons interrogé sur ce projet et sur son rapport à la photographie.

Mes Sorties Culture : En général, quels sont vos "moteurs" en photographie ? Qu'est-ce que vous avez envie de montrer ?  

Arnaud Claire : J’aime beaucoup les images. Mon grand-père peignait. La découverte de son atelier a sans doute été mon premier choc artistique. Les images font partie de ma vie et me sont essentielles pour comprendre. Les images photographiques sont très « concrètes », elles témoignent d’un monde qui existe bel et bien. Dans le même temps, il y a toujours une interrogation sur celui qui a prélevé ces fragments de réel. La photographie permet de construire un rapport critique entre soi et le monde et c’est en cela qu’elle m’intéresse.  

MSC : Comment s'est dessiné ce projet autour de la lutte des sans-papiers et de l'église Saint-Bernard ? Tient-il davantage du reportage ou du projet artistique engagé ?  

AC : J’ai habité pas très loin de l’église Saint-Bernard pendant plusieurs années. La découverte de ce lieu m’a bouleversé car au moment de l’occupation de l’église j’avais 16 ans et habitait en Avignon. Cet événement s’inscrivait donc pour moi dans une géographie assez imprécise. C’est l’émotion suscitée par ma première visite de l’église qui a justifié ce travail. Celui-ci n’est pas une enquête historique ou sociologique sur le mouvement des sans-papiers, ni une étude sur l’héritage laissé par ces derniers. Il s’agirait plutôt d’une tentative d’inscription d’une histoire dans un espace. A savoir si ce projet est artistiquement engagé, je n’en sais rien.  

MSC : Le fait que les photos soient exposées dans l'église est symboliquement très fort. Comment envisagez-vous l'interaction entre le lieu et les images ? Comment avez-vous pensé l'accrochage ?  

AC : J’ai rencontré beaucoup de personnes dans le cadre de ce travail, des anciens sans-papiers, des personnes qui les ont soutenus et des habitants du quartier. En discutant avec les gens, j’ai pu me rendre compte de l’ancienneté de la lutte des sans-papiers pour leurs droits, celle-ci remontant au moins aux années 1970, ainsi que les nombreuses formes prises par cette lutte. Au final, la réussite du mouvement de 1996 et cela malgré sa fin tragique, est d’avoir fait de l’église Saint-Bernard un espace politique c’est-à-dire un lieu ouvert à l’ensemble des citoyens. J’ai ainsi choisi de disposer les photographies dans l’église sur des chaises jadis utilisées par les sans-papiers, afin de rendre possible un dialogue entre le lieu, son histoire et les citoyens d’aujourd’hui.    

MSC : Qu'est-ce qu'il vous importait de partager par rapport à ces événements, par l'intermédiaire du média photographique ?  

AC : Lorsque je prends une photographie, je suis dans une certaine position par rapport à la personne que je regarde à travers mon appareil puisque c’est moi qui la cadre. Il y a donc le monde et la manière dont je le perçois. Comment puis-je parler, plus de 20 ans après, des 300 sans-papiers qui ont su rester souder pendant 6 mois pour faire aboutir leurs revendications ? C’est de cette situation, la mienne, dont j’ai voulu rendre compte dans cette exposition d’où l’importance pour moi de faire naître un dialogue autour de mes photographies et permettre aux visiteurs de prendre position.  

MSC : La sobriété et la pudeur de vos images confèrent une grande dignité aux personnes que vous photographiez. Avez-vous cherché à transcrire et à fixer votre relation particulière avec chacun d'eux, vos souvenirs communs ?   

AC : Je réfléchis beaucoup à mes photographies avant de les prendre et après les avoir prises. En revanche, lorsque j’ai mon appareil photo entre les mains je suis dans l’action. Je me fie alors à mon intuition. Donc oui, les images présentées sont le reflet d’un moment passé avec les personnes rencontrées et cela donne des images forcément singulières.  

MSC : Quels artistes (photographes ou autres) sont pour vous des sources d'inspiration, et pourquoi ?  

AC : J’aime beaucoup le travail de photographes qui, tout en réfléchissant à leur pratique de la photographie, offrent une vision très fine du monde et de sa complexité. Dans son projet Fish Story, le photographe Allan Sekula mène une vaste enquête sur le monde maritime et la manière dont celui-ci est transformé par le capitalisme. Cette réflexion passe par une critique des représentations actuelles des océans qui tendent à en faire des lieux vides d’hommes et surtout des travailleurs qui les exploitent. Walid Raad est aussi un artiste qui m’intéresse beaucoup. Dans son Atlas Project il réfléchit aux conflits qui ont traumatisé son pays, le Liban, et pose la question de la narration en histoire et de la nécessité que celle-ci soit multiple pour la rendre intelligible – ou donner l’impression qu’elle l’est. Mais il me faudrait aussi mentionner l’importance de la peinture, de la littérature ou encore du cinéma.

Visitez l'exposition d'Arnaud Claire, "Nous aurons marché ensemble", du 23/09/2017 au 25/11/2017 à l'Eglise Saint-Bernard
Ecrivez à la rédaction : szannad@messortiesculture.com

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