Beautés éternelles et esprit d'escalier
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Ce sont des femmes qui descendent les marches d'un long escalier doré. Chacune d'entre elles tient un instrument de musique. Elles sont vêtues de robes blanches, semblables à des vestales de la Grèce antique. Mais leurs traits sont bel et bien ceux des femmes aux visages romantiques et éthérés qu'aimaient peindre les préraphaélites, mouvement auquel appartenait Edward Burne-Jones, qui signe cette grande toile verticale en 1880.  

C'est donc un orchestre silencieux, entièrement féminin, qui descend les marches. Ces gracieuses donzelles viennent de jouer, ou bien s'apprêtent à jouer de la musique. On sent que la mélodie peut reprendre à tout moment, comme dans un mouvement perpétuel, éternellement harmonieux. D'ailleurs, cette succession de corps aux pas rythmés ressemble presque à une image de ballet ; à moins que chaque femme ne soit le symbole d'une note sur les touches d'un clavier-escalier?  

Il y a une aura de mystère qui se dégage de l'ensemble, qui vient aussi du "hors-champ". Combien sont-elles, prêtes à descendre l'escalier à la suite des autres? Combien sont-elles à disparaître dans le coin inférieur gauche de la toile, vers une pièce ou un paysage inconnu, que l'on devine d'inspiration méditerranéenne? Enfin, notons que l'une d'entre elle (une seule) adresse un regard direct et séducteur au spectateur, en s'apprêtant à quitter la scène.  

Pourtant, si cette composition et ce titre ("L'escalier d'or") semblent tout droit sortis d'un mythe grec, d'un poème anglais ou d'une légende nordique, il n'en est rien. Ces escaliers et ces personnages  sont une invention de l'artiste, une simple invitation à la rêverie.  

Cette toile était exposée récemment dans le cadre de l'exposition consacrée à Burne-Jones à la Tate Britain de Londres. Mais en ce moment, à Paris, dans le cadre de l'exposition "les Nabis et le décor" au musée du Luxembourg, une peinture décorative de Maurice Denis fait curieusement écho à "L'escalier d'or". Denis connaissait-il la peinture de Burne-Jones? Possible. Il peint son "Arabesque poétique" dite aussi "L'échelle dans le feuillage" en 1892, soit 12 ans après que Burne-Jones ait achevé son Escalier. 

C'est une commande du collectionneur Henry Lerolle destinée à orner le plafond de sa salle à manger, une composition que l'on dit "zénithale", pour cette raison. La façon dont les 4 personnages féminins sont disposés donne une illusion de hauteur et d'élévation, un peu à la manière d'un trompe-l'oeil. C'est Marthe, la fiancée de Maurice Denis, qui prête ses traits à ce personnage répété plusieurs fois. Là aussi, l'artiste suggère l'idée de l'infini. Et là non plus, aucune histoire, aucun souci de vraisemblance : simplement le mouvement gracieux des femmes en longues robes vaporeuses, qui se succèdent sur les degrés de l'échelle jusqu'à atteindre la frondaison d'un arbre qui semble s'étendre à l'infini. Lerolle était aussi musicien ; comme dans la toile de Burne-Jones, on pourrait interpréter les degrés de l'échelle comme ceux de la gamme musicale.  

Mais ici, les détails ne sont pas appuyés, c'est plutôt l'impression d'ensemble qui importe, dans une forme de légèreté graphique où la nature se mêle harmonieusement aux personnages qui annonce déjà l'Art nouveau et se rapproche des œuvres de Mucha et préfigure le travail des grands affichistes dont Denis fera partie.

En cette veille de XXe siècle, la peinture académique sur laquelle s'appuyait le classicisme romantique de Burne-Jones n'est plus de mise, mais les muses angéliques et la recherche de l'harmonie parfaite continuent d'inspirer les artistes!


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