Un certain regard
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C’est l’histoire vraie d’une révélation. Noémie est une petite fille à lunettes double-foyer qui souffre de strabisme convergent : son enfance balance entre séances de rééducation chez des médecins intimidants et humiliations à l’école, où son handicap l’isole de ses – très cruels - camarades. Mais après une opération salutaire, ses pupilles s’alignent, et les planètes avec. D’un coup, comme par miracle, même son hypermétropie et son astygmatie ont disparu… du jamais vu, de l’aveu du corps médical. Alors, le jour où Noémie quitte ses lunettes et lâche ses cheveux, les autres n’en croient pas leurs yeux, et une nouvelle vie commence, qui la mènera vers la liberté d’aimer et de s’aimer, enfin. De ces années, elle gardera une imagination débridée, dont témoigne ce premier roman, et comme un bleu à l’âme. Un récit touchant, sensible et souvent drôle, qui convoque l’air de rien une certaine nostalgie des années 80 et révèle aussi un bel écrivain.  

Depuis notre premier cri, nos sens gouvernent de façon unique la façon dont nous percevons le monde, de sorte que vous ne voyez pas tout à fait la même toile que votre voisin quand vous admirez les tournesols de Van Gogh. Et à son tour, votre vision particulière induit des sensations qui vous sont propres. Ce n’est pas Noémie Fansten, qui nous contredirait sur ce point…
Elle nous parle dans cette interview du regard qu’elle pose sur les êtres et les choses, de ses rêves (ceux qu’elle fait la nuit, oui), de son imagination débordante et des cinéastes qui l’inspirent.    

A quel moment de votre vie avez-vous commencé à manifester de l’intérêt pour l’image animée ?
 

En réalité, plus jeune, je voulais être comédienne. Je prenais donc des cours de théâtre. A un moment donné, pour un petit rôle, je suis partie en tournage et j’ai donc manqué une partie des cours ; quand je suis revenue, il n’y avait plus de rôle pour moi dans le « spectacle de fin d’année ». C’est alors que mon prof et metteur en scène Marc Adjaj m’a confié une caméra numérique et m’a dit « Filme ce que tu veux ». J’avais 23 ans, et cette expérience a changé mon regard. Le fait de soudain regarder les autres, ça m’offrait un prisme complètement différent de perception du monde. Pour le spectacle, mes images étaient projetées sur scène, ensuite j'ai fait une sorte de documentaire sur le travail de comédien.  

Et cette expérience vous a plu ?
 

 Oui j’ai adoré ! Je m'intéressais déjà à la mise en scène mais n'avais pas pensé à la caméra. Pourtant, j'avais déjà certaines aspirations, mon père étant réalisateur.  

Vous avez aussi un espace mental de projection assez élaboré, puisque vous consignez vos rêves depuis que vous êtes enfant !
 

Oui, et je continue d’ailleurs sur mon blog. C’est vrai que ça relève de la projection intérieure, avec une voix off et une bande-son. D’ailleurs mes rêves sont parfois une source d’inspiration, ils me donnent des idées de scènes ou d’ambiances cinématographiques. Ils sont très construits. On peut dire que « je me fais des films ». Mais même sans parler des rêves, dès que je ferme les yeux, je vois des choses. Mes paupières me servent d’écran.  

Je crois qu’il y a une exposition qui vous a marquée, plus jeune…
 

Oui une exposition à la Cinémathèque sur les lanternes magiques, qui sont vraiment l’ancêtre du cinéma. J’ai été fascinée, ça me rappelait tellement la machine de rééducation de l’orthoptiste, le synoptophore, là où on te demande de faire « rentrer le lion dans la cage ».  

Vous racontez dans le livre que vous êtes « synesthète » (j’entends ciné et esthète), qu’est-ce que ça signifie ?
 

C’est la capacité à associer par exemple des chiffres et des couleurs. J’ai longtemps cru que c’était le cas de tout le monde, jusqu’à ce que je tombe par hasard sur une émission sur France Inter dans laquelle j’ai découvert que cette aptitude ne concernait qu’une minorité de gens.  

Qu’est-ce qui vous inspire, vous attire artistiquement ?
 

Je parlerais d’abord d’une sensation « cotonneuse » (comme un câlin d'une infinie douceur) qui accompagne mes lectures de Sepulveda et de Modiano. J'ai l'impression de mieux me connaître en lisant leurs livres. En ce qui concerne les films, j’ai un imaginaire visuel si fort que je n’aime pas les films trop léchés J’aime énormément le film Etreintes brisées d’Almodovar, car je le trouve très pur, très sincère dans sa vision. J’y reconnais mes propres sensations. On parle souvent du sens esthétique très fort des images chez Almodovar, mais justement, à mes yeux, il ne s’agit pas du tout d’une recherche d’effet mais d’une transcription hyper fidèle de ce qu’il perçoit du monde.

Il y a un autre film que j’aime beaucoup, c’est le Roi et l’oiseau, j’adore l’idée qu’il soit parfaitement naturel que les personnages sortent des tableaux – car dans mon imaginaire, ça l’est ! Tous ces décalages non réalistes me parlent. Ce qui me plaît en général c’est que l’histoire ne réponde pas à des règles dramaturgiques mais à des règles purement poétiques, qui correspondent à la perception du créateur, qui nous offre ainsi une connexion directe à son imaginaire. Je pourrais en citer bien d’autres… Norman Mac Laren et ses taches lumineuses, des couleurs primaires dans lesquelles je vois des formes bouger.  All that Jazz de Bob Fosse reste aussi une référence esthétique énorme. Les films de Truffaut. l’Effrontée de Claude Miller, parce que je m’identifiais à la petite Lulu, et que ma grande sœur ressemble à Charlotte Gainsbourg. Et puis il y a Nanni Moretti, en particulier Journal intime, parce qu’il ne trafique pas son regard, l’esthétique du film est fidèle à sa perception des choses, et le résultat n’est pas forcément réaliste. Je fais vraiment une distinction entre ceux qui écoutent leur part de folie pour la restituer et ceux qui tentent de créer un univers uniquement avec des codes et des stéréotypes.

Et en peinture, qu’est-ce qui vous touche ?

J'aime Roland Topor, Odilon Redon, Calder, évidemment Matisse ou Picasso… L'art brut, Basquiat… Kandinsky aussi, pour le côté synesthésie…  

A lire : Le lion dans la cage – Chronique d’un serpent à lunettes, de Noémie Fansten. Editions Michalon  

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