Supercheries artistiques et autres tromperies amusantes
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En 2016, le Musée de la Chasse et de la Nature, jamais en reste en matière de deuxième degré, proposait une exposition intitulée "Safaris/Safarix". Nous vous en avions d'ailleurs parlé!   On y découvrait une flopée d'œuvres et d'artistes, rassemblés autour de cette thématique, offrant leurs visions de l'Afrique colonialiste et post-colonialiste. Parmi eux, des artistes inconnus au bataillon et à l'oeuvre pourtant très cohérente, maîtrisant parfaitement une grande variété de techniques picturales. Ces artistes avaient pour noms Hippolyte-Alexandre Michallon (1849-1930) et ses élèves Bruce Sargeant (1898-1938), Edith Thayer Cromwell (1893-1962) et Brechtholdt Streeruwitz (1890-1973).   

Incrédule, je me souviens avoir cherché, en vain, des informations sur Google au sujet de ces différents artistes en sortant de l'exposition. Je ne trouvai rien, sauf sur le site du Musée. Et puis je me suis souvenue que j'avais eu quelques doutes, une intuition, en particulier en observant les oeuvres de Sargeant. Les images me paraissaient étrangement modernes, les cadrages évoquaient davantage le cinéma contemporain que la peinture du début du XXe siècle. Les couleurs, elles aussi, ne collaient pas avec les palettes de l'époque. Ou en tous cas, avec l'idée que je m'en faisais. Et admettons que ces artistes aient été des ovnis, d'une extrême originalité pour leur époque : on devait logiquement retrouver leur trace quelque part. Alors, j'ai commencé à me dire qu'il s'agissait peut-être d'une blague, d'une provocation, d'un jeu avec les codes du monde de l'art et ceux du musée. Bingo! Toutes les œuvres étaient en fait celles d'un seul et même artiste (contemporain) mais rien dans l'exposition ne permettait de le deviner. Surtout que ses toiles côtoyaient des œuvres "authentiques"!  

Toutes ces œuvres étaient donc en réalité celles de Mark Beard, artiste américain surdoué, qui emprunte différentes "personnalités" artistiques fictionnelles, se projetant aussi dans d'autres époques, et dans différents styles. Et le Musée tout entier (personnel compris) jouait le jeu.  

Depuis cet « incident », je n'ai plus été confrontée à une surprise de cette ampleur en allant au musée.

Jusqu'à ma visite, récemment,  de l'exposition "Météorites" au Muséum d'Histoire Naturelle. Dans une petite pièce sombre, en effet, se trouve une toile d'apparence classique, très ancienne. Il s'agit d'une huile sur panneau de bois — au style et à la facture qui évoquent immédiatement les peintres flamands et italiens des XVe et XVIe siècles. Mais un corps étranger, en l'occurrence, une énorme météorite, flotte dans le ciel, face aux chevaliers en armure ; elle est parfaitement intégrée à la composition. Je doute : je n'ai jamais vu de toile de cette époque représentant un tel phénomène.

L'ambiance générale est plus proche du film fantastique que de la peinture du XVe siècle. Mais en même temps, la technique est si représentative… et Jérôme Bosch n'a-t-il pas peint des scènes défiant l'entendement? Après enquête, je découvre qu'il s'agit bel et bien de l'œuvre d'un artiste contemporain, Laurent Grasso, qui a réalisé toute une série de peintures dans cette même veine. D'après la Galerie Perrotin, qui le représente, "L’insertion de ces éléments du futur dans une peinture du passé ne génère pas que des effets d’anachronisme. "Studies into the past" est à comprendre comme un vaste projet conceptuel visant à reconstruire l’idée que l’on se fait de la réalité à une autre époque". Oui, c'est bien à cela que nous confrontent Mark Beard comme Laurent Grasso : notre propre système de représentations, et la facilité avec laquelle nous tombons dans le panneau de l'histoire de l'art. Ils nous rappellent que la créativité dépasse largement les catégories préétablies, et que l'artiste évolue librement à travers les styles et les époques, à travers un vocabulaire sans cesse à réinventer.


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